La commedia è finita ! – Top 10 des morts tragiques dans l’opéra

La commedia è finita ! – Top 10 des morts tragiques dans l’opéra

La Commedia è finita… Tels sont les derniers mots prononcés par Canio dans le final tragique de l’opéra de Ruggero Leoncavallo, Pagliacci. Dans cet opéra, fiction et réalité ne font qu’un. Dans la vie, Canio découvre que sa femme Nedda a un amant. Sur scène, Pagliacci découvre que sa femme Colombine a également un amant. Mais la réalité prend le pas sur la fiction. Canio joue sa propre vie devant des spectateurs terriblement emportés par ce qui se déroule sous leurs yeux. Nedda refuse de dire le nom de son amant, et Canio, fou de rage, la poignarde. Dans un ultime soupir, elle prononce le nom de son amant, Silvio. Celui-ci accourt pour sauver Nedda, mais Canio le tue à son tour. Le public comprend enfin qu’il s’agit d’un véritable meurtre, tandis que Pagliacci lance un ultime éclat de rire.

Depuis l’Antiquité, la place de la mort sur scène a beaucoup évolué. À cette époque, elle n’occupe pas une place aussi centrale que maintenant. Aux 17ème et 18ème siècles, pour des raisons de bienséance, on ne représentait pas la mort sur scène, pour ne pas choquer le spectateur. Il faut attendre le 19ème siècle pour que la mort devienne un élément central dans l’opéra. À la lecture des livrets, on se rend compte que les auteurs prennent un plaisir certain à malmener leurs héros.

Généralement, c’est la mort de l’héroïne qui met un point final à l’opéra. Il arrive aussi que le héros meurt juste avant elle. Quel que soit le type de mort, celle-ci est l’apothéose de l’œuvre. Elle doit déchaîner les passions, nous toucher au plus profond de nous. Mort violente, ou non, la musique est là pour l’accompagner et renforcer l’émotion ressentie. Voici donc une sélection des scènes de morts les plus tragiques à l’opéra.

10) Don Giovanni (Wolfgang Amadeus Mozart) – Bienvenue en Enfer

Il s’agit de mon unique sélection d’opéra d’avant le 19ème siècle. Comme expliqué précédemment, la mort n’était pas montrée pour ne pas heurter le public.

Opéra en 2 actes créé en 1787, Don Giovanni se distingue par son mélange d’éléments comiques et tragiques. Il s’agit de la deuxième collaboration du compositeur, avec le librettiste Lorenzo Da Ponte, avec qui Mozart avait écrit Les Noces de Figaro, un an auparavant. Le sujet s’inspire du mythe de Don Juan, et surtout du Dom Juan de Molière écrit en 1665, dont on retrouvera de nombreuses lignes de dialogues dans l’opéra.

La première a lieu à Prague le 29 octobre 1787 et connaît un grand succès, à la différence de Vienne, le 7 mai 1788. L’opéra est remanié pour l’occasion, et y est représenté 15 fois. L’Empereur ne fera l’honneur de sa présence qu’au mois de décembre, et affirmera que cette œuvre n’est pas faite pour les Viennois. Don Giovanni ne sera plus joué dans cette ville du vivant de l’auteur, mais fera le tour de l’Allemagne avant la fin du siècle.

On peut qualifier Don Giovanni de « dramma giocoso » (drame joyeux), de par le fait qu’il se situe à mi-chemin entre l’opera seria et l’opera buffa.

Le héros est un être égocentrique, ne faisant preuve d’aucuns remords concernant ses actes. Au début du 1er acte, il blesse mortellement le Commandeur qui tentait de lui barrer la route, alors qu’il fuyait, poursuivi par Donna Anna, fille du Commandeur.

Une nuit, dans un cimetière, Don Giovanni tombe nez à nez avec la statue du Commandeur, et ordonne à son valet Leporello, de l’inviter à dîner. La statue accepte ce qui fait fuir les deux acolytes. Un peu plus tard, dans la salle à manger de Don Giovanni, on frappe à la porte. Il s’agit du Commandeur, suite à l’invitation reçue. Celui-ci demande à Don Giovanni de se repentir, mais de manière insolente, il refuse. Malgré les avertissements de Leporello, il accepte à son tour l’invitation de son invité. Après lui avoir saisi la main, il se sent transpercé d’un froid glacial. Refusant toujours de se repentir, ses forces le quittent et Don Giovanni disparaît, emporté en Enfer.

9) Aida (Giuseppe Verdi) – L’amour dans la mort

Le 17 novembre 1869 marque l’ouverture du Canal de Suez. Cela marque aussi l’ouverture d’un nouveau Théâtre Italien au Caire. Pour l’occasion, le vice-roi d’Égypte, Ismaïl Pacha, commande à Verdi un nouvel opéra. Le compositeur italien jouit à cette époque d’une certaine notoriété, et a déjà écrit certains de ses opéras les plus célèbres.

Dans un premier temps, Verdi refuse la commande. Son ami, Camille Du Locle, librettiste de son précédent opéra Don Carlos, et nouveau directeur de l’Opéra-Comique de Paris, le fera changer d’avis.

L’histoire d’Aida est assez intemporelle. Nous nous retrouvons face à une sorte de Roméo et Juliette durant l’Antiquité égyptienne. Aida est une esclave d’origine éthiopienne au service d’Amnéris, fille du Roi d’Égypte. Cette dernière est éprise de Radamès, capitaine de l’armée égyptienne. Seulement, lui est amoureux d’Aida et réciproquement. La guerre entre leurs deux peuples, met à mal leur amour.

La création avance assez vite et devait être prévue pour le mois de janvier 1871. Les plans sont contrariés à cause de la guerre franco-prussienne. La ville de Paris est assiégée. C’est là que réside Auguste Mariette, égyptologue et auteur du scénario d’Aida. La première au Caire ne peut avoir lieu dans les temps, car c’est à Paris que sont confectionnés les décors et les costumes. Après cette représentation, Verdi avait le droit de produire l’œuvre 6 mois plus tard dans le théâtre de son choix. Celui-ci se porta sur La Scala de Milan.

La première au Caire est donnée en décembre 1871 et celle de Milan en février 1872. Le succès est immédiat au Caire mais pas autant qu’en Italie. Bien sûr, la presse, comme à son habitude, se montre assez critique, mais le public plébiscite ce qu’il voit. Verdi est rappelé 32 fois sur scène et reçoit pour l’occasion une baguette en ivoire ornée d’une étoile en diamant. Sur celle-ci, son nom et celui d’Aida y étaient incrustés en pierres précieuses.

Aida est l’un des premiers opéras à avoir été donné en plein air. En 1913, pour le centenaire de la naissance de Verdi, on y présente l’œuvre à la première édition du festival lyrique de Vérone, dans le cadre grandiose des arènes. Le grandiose… C’est ce qu’on retient souvent de cet opéra ! Les chœurs, les costumes, les décors dignes d’un péplum éclipsent la complexité psychologique des personnages.

Le final est l’exemple parfait de cette subtilité musicale. Ici, point de mort tragique, avec un orchestre épique. Aida s’achève dans une intime douceur, dans un duo d’amour. Radamès est condamné à être emmuré vivant dans un tombeau, et Aida décide de son propre gré de l’y rejoindre. Les deux amants peuvent mourir dans la paix et l’amour. La musique très aérienne et intimiste s’associe au chant de nos deux amants.

8) Manon Lescaut (Giacomo Puccini) – La mort par épuisement

C’est après avoir noté le succès de Manon de Jules Massenet, et lu le roman de l’abbé Prévost, que Puccini, alors âgé d’une trentaine d’années, décida de s’approprier le sujet pour en faire un opéra.

Son éditeur, Giulio Ricordi, le mit en garde contre cette entreprise, car la version de Massenet était déjà un succès. Puccini fit fi de cet avertissement et se lança dans la composition.

L’adaptation est confiée en premier lieu à Ruggero Leoncavallo, encore peu connu à l’époque. Notons que son opéra vedette, Pagliacci, sera donné un an avant Manon Lescaut. Peu convaincu de son travail, Puccini changea d’auteurs à 2 reprises, pour collaborer finalement avec Giuseppe Giacosa et Luigi Illica. C’est la naissance du trio star, à qui l’on devra par la suite, les futurs chefs-d’œuvre, Tosca, La Bohème et Madame Butterfly. Que de péripéties pour en arriver à cette version finale ! Entre les changements d’auteurs, les apports de Ricordi et de Puccini, pas moins de 7 personnes ont collaboré sur le projet.

L’opéra est achevé en octobre 1892, remporte un triomphe bien mérité et part faire le tour du monde. Ce n’est que le 3ème opéra du compositeur, mais déjà, quel style ! Le tout est encore assez jeune, mais pose les fondations de ce qui fera le succès de ses futures créations. Bien que cela soit anachronique de dire cela, il y a une dimension cinématographique dans la musique de Puccini. Il suffit de fermer les yeux et l’on voit défiler l’action. Je compare facilement sa musique aux bandes originales des films hollywoodiens des années 50, où la musique accompagnait et soulignait aussi l’action. En d’autres époques, Puccini aurait été un formidable compositeur de musiques de films.

Sa musique a un impact notable dans l’histoire et marque une évolution. Elle contraste avec le style verdien, et se rapproche de celui de Wagner, source d’inspiration évidente pour le compositeur italien. Puccini adopte donc l’utilisation du leitmotiv dans sa musique, pour dépeindre la psychologie des personnages, leurs sentiments, leurs actions (son utilisation n’est pas aussi poussée que chez Wagner).

Dans ce final bouleversant, le Chevalier Des Grieux et Manon se trouvent en plein désert près de La Nouvelle-Orléans. Dans l’acte précédent, Manon était en prison et condamnée à l’exil en Amérique, après avoir humilié son ancien amant. Alors qu’elle devait partir seule, Des Grieux avait trouvé le moyen de l’accompagner.

La fièvre gagne la pauvre Manon, et nos deux amoureux sont presque morts de fatigue. Des Grieux décide d’aller chercher de l’eau. Se croyant seule et abandonnée, Manon chante son désespoir dans un ultime souffle de vie. Le Chevalier revient mais il est trop tard pour sa belle qui meurt ainsi dans ses bras.

7) La Traviata (Giuseppe Verdi) – Amour, maladie et mort

Verdi signe ici l’un de ses opéras les plus incontournables, et l’un des plus joués au monde. Tout comme le précédent opéra présenté juste avant, La Traviata puise son origine dans une création française. Au cours d’un voyage à Paris, Verdi assiste à la représentation de La Dame aux Camélias d’Alexandre Dumas fils, créé le 2 février 1852. À la fin de la pièce, le compositeur projette déjà sa future création.

La Traviata forme avec Rigoletto et Le Trouvère, « La Trilogie Populaire » de Verdi. Ces œuvres sont des incontournables du répertoire verdien. Elles marquent l’apogée du style du compositeur et explorent les liens entre drame et musique. Les sujets se veulent plus réalistes et explorent des thématiques peu abordées dans l’opéra, comme la maladie, la prostitution, le rejet social.

L’histoire de La Traviata se prête à merveille à l’opéra. Tout commence par un roman écrit en 1848 par Dumas fils. Il nous raconte sa relation avec Marie Duplessis, demi-mondaine rencontrée au Théâtre des Variétés à Paris. Il la quittera plusieurs mois après à cause de son mode de vie qu’il ne pouvait plus supporter. Ce roman devint ensuite une pièce de théâtre, dans laquelle il supprima certains éléments, et transforma Marie Duplessis en Marguerite Gauthier.

C’est cette pièce qui servit de matériau de base à Verdi pour son opéra. Dans sa version, il trouve le moyen de développer le mythe de la courtisane de la manière la plus tendre et bouleversante qui soit. Cette courtisane du nom de Violetta Valéry, aimée, puis sacrifiée au nom des normes sociales de la bourgeoisie et des apparences. Le sujet marqua Verdi, car il vécut la même chose avec son amour pour la chanteuse Giuseppina Strepponi.

Le sujet fait scandale en Italie, le livret est soumis à la censure. Verdi doit transposer son histoire au 18ème siècle pour ne pas choquer le public. La Première a lieu à La Fenice, le 6 mars 1853, et c’est un échec. Le public va jusqu’à rire à certains moments, la faute à une distribution peu convaincante.

L’opéra est donné un an plus tard au théâtre San Benedetto à Venise, avec une distribution différente, et cette fois-ci c’est le triomphe du public, mais la porte ouverte à la censure et à la critique.

La Traviata se distingue par son sujet intimiste, la fragilité de ses personnages qui n’ont rien en commun avec les héros habituels. Elle marque les prémices du genre vériste, si cher à Puccini, Mascagni, Leoncavallo… On représente la vie de personnes « normales » et « simples ». La musique, épurée, accompagne le drame. L’orchestre souligne l’évolution des personnages, leurs sentiments, accompagne la narration en permanence.

Dans le final de cet opéra, l’action se passe à Paris, dans la maison de Violetta. Celle-ci se meurt, rongée par la tuberculose, abandonnée et rejetée par Alfredo qu’elle aimait tant. Dans l’acte précédent, le père d’Alfredo exige un sacrifice de la part de Violetta. À cause de son passé de courtisane, le mariage de la sœur d’Alfredo est en danger, et il la supplie de mettre un terme à leur histoire. Elle écrit une lettre de rupture à Alfredo avant de fuir.

Violetta reçoit une lettre de Germont père, qui a tout avoué à Alfredo. Celui-ci finit par arriver au chevet de Violetta pour implorer son pardon. Il est suivi de Germont, Annina la domestique et le docteur Grenvil. Toutes ces personnes aiment Violetta et celle-ci finit par faire ses adieux dans un ultime soupir.

6) Madame Butterfly (Giacomo Puccini) – L’art du Hara-Kiri

Nous voici onze ans après la composition de Manon Lescaut et quatre ans après celle de Tosca. En termes de réflexion créative pour sa prochaine œuvre, plusieurs sujets attisent la curiosité de Puccini. Certains sont déjà choisis par d’autres compositeurs. C’est le cas de Pelléas et Mélisande de Claude Debussy. D’autres font seulement l’objet d’idées allant aussi vite qu’elles sont venues. Citons entre autres Notre Dame de Paris, Cyrano de Bergerac, Le Dernier Chouan, Tartarin de Tarascon

Finalement, au cours d’un voyage à Londres durant l’été 1900, Puccini assiste à une pièce de David Belasco, intitulée Madame Butterfly. Cette pièce est tirée d’une nouvelle de John Luther Long, publiée en 1898, elle-même inspirée de faits réels. À cette époque, David Belasco avait une influence notoire dans le milieu du théâtre américain. Son style réaliste était assez novateur. Tout comme dans le vérisme, les pièces de Belasco avaient pour souci de faire vrai, au point d’utiliser par exemple de vrais plats cuisinés sur scène, de vrais animaux…

Pour ajouter du réalisme à son opéra, Puccini va jusqu’à étudier la langue japonaise, les coutumes du pays, et surtout sa musique. Il confie l’écriture du livret à ses 2 acolytes cités précédemment pour Manon Lescaut, Giacosa et Illica.

L’écriture du projet est achevée le 27 décembre 1903 et la première fut donnée au Théâtre de la Scala le 17 février 1904. Malheureusement pour Puccini, cette soirée est un désastre total. L’œuvre est vite retirée de l’affiche. Bien qu’abattu, il décide malgré tout de réviser son opéra. Initialement en 2 actes jugés trop longs, il abrège sa pièce, fait des coupures, crée de nouveaux airs, et refond la structure en 3 actes. Cette nouvelle version est donnée dans le théâtre plus confidentiel de la ville de Brescia, le 28 mai 1904. Cette fois c’est le triomphe, et 5 numéros sont bissés.

Son ascension se poursuit dans les théâtres du monde, au Covent Garden, à l’Opéra-Comique, au Metropolitan… Il faudra attendre l’année 1925 pour que soit redonnée Madame Butterfly à La Scala.

L’opéra de Puccini s’inscrit dans une mode japonaise très en vogue. Quelques années avant, Mascagni connut le succès avec son opéra Iris. Mais Puccini pousse encore plus loin en des thèmes et des harmonies aux couleurs japonaises. En réalité, il s’agit plus d’imitations relevant de l’imaginaire pour cette contrée, que de véritables copies de musique traditionnelle. Nous avons un Japon quelque peu fantasmé dans ses couleurs musicales.

Il s’agit probablement de l’une des œuvres les plus personnelles du compositeur. Elle se distingue par son raffinement orchestral, et son ambiance très délicate et en même temps très morbide. La mort rôde tout au long des 3 actes, au travers de son leitmotiv, jusqu’au moment fatidique du suicide de Butterfly.

Ayant appris que Pinkerton, l’homme qu’elle a aimé, s’est remarié dans son pays, et décide de revenir pour chercher l’enfant qu’il a eu avec elle, Butterfly décide de se suicider en utilisant le poignard avec lequel son père avait été contraint par l’Empereur de se faire hara-kiri. Elle embrasse son enfant une dernière fois, s’abrite derrière un paravent et met fin à son existence, en guise de punition pour avoir manqué aux traditions de son pays, et pour donner une meilleure vie à son fils.

5) Tosca (Giacomo Puccini) – Double mort au Château Saint Ange

Cet opéra revient très souvent au cours de mes diverses listes. Pour ceux qui ne l’auraient pas encore lu, je vous invite à lire mon article concernant la version studio de Tosca par Maria Callas, en cliquant ici. Vous y trouverez aussi des éléments historiques sur la création de cet opéra, que je considère comme étant le plus noir de Puccini, mais aussi mon préféré.

Certains critiques de l’époque ne voyaient en Tosca qu’un vulgaire mélodrame. Le musicologue américain Joseph Kerman, reproche avant tout à Puccini de « penser au public, pas au drame ». Mais malgré ces critiques assez acerbes, preuve en est que cet opéra continue d’attirer les foules, et de séduire son public.

L’œuvre repose sur l’utilisation de leitmotivs, et celui de Scarpia est l’un des plus importants, car il ouvre l’opéra dès les premières notes. Scarpia est le personnage conducteur de l’intrigue, celui qui va mener de manière perfide et cruelle, au final tragique où la mort domine. Dans l’acte 2, Tosca conclut un marché avec le baron pour sauver son amour, Maria Cavaradossi. Cavaradossi sera sauf, mais en échange, Tosca doit se donner à Scarpia. Celle-ci le tue de sang-froid.

Dans le dernier acte, le moment de l’exécution approche. Scarpia avait promis qu’il s’agirait d’une fausse exécution, mais il a dupé tout le monde et le malheureux Mario tombe sous les balles du peloton d’exécution. Pour échapper à la police qui la recherche pour le meurtre de Scarpia, Tosca décide de se jeter par désespoir du haut du Château Saint-Ange en le défiant pour la dernière fois.

4) Götterdämmerung (Richard Wagner) – La mort de Brünnhilde

Explorons un tout autre univers. Au revoir réalisme des personnages et des intrigues, et bonjour mythologie nordique. Götterdämmerung, c’est l’aboutissement d’une fresque magistrale connue sous le nom de Der Ring Des Nibelungen, ou L’Anneau du Nibelung (fresque qui n’a rien à envier au Seigneur des Anneaux !).

Cette Tétralogie se compose de 4 opéras composés sur presque une trentaine d’années. Les 4 opéras sont L’Or du Rhin, La Walkyrie, Siegfried et Le Crépuscule des Dieux. Wagner qualifie son œuvre de « festival scénique en un prologue et trois journées ». On considère cette saga comme étant de l’Art Total : le théâtre, la musique, la poésie, la peinture… tout est lié dans son travail. Il va faire construire pour l’occasion de la représentation, un théâtre à Bayreuth.

L’histoire de cette Tétralogie est si vaste et complexe qu’il faudrait plusieurs articles dédiés pour en parler. Pour des soucis de compréhension de l’histoire, je vous ferai tout de même une synthèse de l’histoire des précédents opéras de la saga, mais dans un premier temps, concentrons-nous sur Le Crépuscule des Dieux.

À l’origine, la première ébauche de l’œuvre était intitulée La mort de Siegfried, et composée durant l’été 1850. Ce n’est qu’en 1856 qu’il décidera d’intituler son drame, Götterdämmerung (ou Crépuscule des Dieux en français). Pour le début de la composition, il faudra attendre encore 13 années. La composition se fait en parallèle du projet de théâtre à Bayreuth. Wagner achève l’esquisse du dernier acte le 9 avril 1872, et commence le travail d’orchestration début mai 1873. Le processus de création atteint sa finalité le 21 novembre 1874. L’œuvre est créée dans le cadre du premier festival de Bayreuth, le 17 août 1876.

Afin de comprendre ce qu’il en est dans cet opéra final, remontons au prologue, L’Or du Rhin. Celui-ci raconte les origines du drame qui suivra. Au fond du Rhin, il existe un trésor gardé par des créatures appelées Ondines (les filles du Rhin). Un jour, le nain Nibelung du nom d’Alberich, tente de séduire une de ces filles. Subissant les moqueries de ces dernières, il vole l’or pour forger un anneau offrant puissance et richesse à quiconque le possède. Cet anneau est dérobé par le Dieu Wotan (père des Walkyries) pour payer le salaire des bâtisseurs du Walhalla, future demeure des Dieux. Fou de colère, Alberich maudit l’anneau, qui causera la perte de son possesseur.

Dans le deuxième opéra, nous suivons les amours incestueux de Siegmund et Sieglinde, enfants de Wotan et les tentatives de ce dernier, d’échapper à la malédiction de l’anneau. Il charge aussi une de ses filles, la Walkyrie Brünnhilde, d’éliminer Siegmund, sur ordre de Fricka, déesse du mariage. Voyant l’amour véritable entre les jumeaux, elle désobéit, et est condamnée par son père au sommeil éternel au sommet d’un rocher entouré de flammes. Le héros brave qui pourra franchir cet obstacle et la réveiller, pourra recevoir sa main.

Dans Siegfried, 3ème opéra de la Tétralogie, nous suivons notre héros, fils des jumeaux incestueux, et la guerre entre Wotan et Alberich au sujet de l’anneau. Siegfried a été élevé par le nain Mime, frère d’Alberich dans le but de conquérir l’anneau. Après plusieurs épreuves, Siegfried s’empare de l’anneau sans en connaître sa signification. Par la suite, il décide d’aller réveiller Brünnhilde, et arrive au passage à se défaire de Wotan qui tentait de lui barrer le chemin. Il réussit l’exploit et devient son époux.

Nous en arrivons au cœur du sujet. Siegfried a perdu la mémoire à cause de Hagen, fils d’Alberich, résolu à reprendre l’anneau. Notre héros va tomber amoureux de Gutrun, sœur du Roi Gunther. Brünnhilde, folle de rage, l’accuse de trahison. En guise de défense, Siegfried jure d’être transpercé de la lance de Hagen s’il a menti. Hagen saisit l’occasion au cours d’une partie de chasse, et rend la mémoire à Siegfried qui avoue connaître Brünnhilde. Ainsi, périt le héros de la lance de son rival.

Brünnhilde a eu connaissance des événements, du pouvoir de l’anneau et des intentions de son père. Elle fait porter le corps de son aimé sur un bûcher, dans lequel elle se jette ensuite pour lever la malédiction de l’anneau. Le Rhin déborde, Hagen est emporté dans l’eau par les filles du Rhin qui jouissent par la même occasion de l’anneau reconquis. Les flammes atteignent le ciel et le Walhalla. Les Dieux périssent, dévorés par les flammes, et un monde nouveau basé sur l’Amour est prêt à être reconstruit.

3) Pagliacci (Ruggero Leoncavallo) – Quand la réalité dépasse la fiction

Évoqué en début d’article, il était impensable pour moi de faire l’impasse sur cet opéra. J’en avais fait mention dans mon article sur les 10 plus beaux duos d’opéra que vous pourrez lire en cliquant ici, si ce n’est pas déjà fait.

Cet opéra représenté pour la première fois à Milan le 21 mai 1892, est un sommet du mouvement vériste. Il s’agit là du premier opéra du compositeur, mais quelle maîtrise de la dramaturgie ! L’œuvre est écrite en seulement 5 mois et serait inspirée d’un fait divers sordide similaire.

Le père du compositeur, magistrat, aurait jugé une affaire s’étant déroulée dans un village de Calabre. Au cours d’une représentation, un comédien du nom de Canio aurait tué sa femme et l’amant de celle-ci sous les yeux et les applaudissements du public qui ont cru à une mise en scène. Ceci étant, l’opéra de Leoncavallo esquisse seulement des similitudes avec ce fait divers. En réalité, le compositeur exploite le thème de la jalousie conduisant au drame, thème très en vogue et propice à l’opéra.

Accusé de plagiat par l’écrivain Catulle Mendès, qui l’accuse d’avoir volé son roman La Femme de Tabarin, Leoncavallo se défend au travers d’une lettre publiée dans Le Figaro le 9 juin 1899, où il affirme que son héros, après ces faits, serait sorti de prison et mis au service d’une baronne calabraise.

Quoi qu’il en soit, cet opéra appelle à la réflexion sur les frontières entre réalité et fiction, se distingue par sa mise en abîme du drame (la représentation d’un opéra dans un opéra). Il illustre l’approche vériste fondée sur une « tranche de vie » comme l’exprime le personnage du Prologue au début de l’œuvre.

2) La Juive (Jacques Fromental Halévy) – La mort en martyre

Cet opéra est l’exemple typique d’un genre très en vogue en France au 19ème siècle, le Grand Opéra. Ce genre instauré à l’opéra de Paris se distingue par le nombre de ses actes, généralement 4 ou 5, une distribution de grande envergure, un orchestre qui l’est tout autant, une mise en scène avec de nombreux effets, et une histoire inspirée de faits historiques. Malgré l’importance de cet opéra dans l’histoire, celui-ci reste connu quasi exclusivement pour un seul et unique air, « Rachel, quand du Seigneur… », immortalisé le soir de la première du 23 février 1835, par le ténor Adolphe Nourrit.

La Juive est la première commande passée à Halévy, par l’opéra de Paris. Il bénéficiera de la collaboration du grand dramaturge Eugène Scribe pour l’occasion. Les deux artistes ont travaillé sous la surveillance de Nourrit, qui n’hésita pas à donner des indications sur le scénario, afin de le construire en fonction du rôle qui lui était destiné. Sous sa direction, naquit le personnage d’Eléazar, une des plus importantes figures paternelles de l’histoire de l’opéra. Comme évoqué juste avant, c’est à lui aussi que l’on doit l’air « Rachel, quand du Seigneur », dont les paroles ont été écrites par lui-même.

L’écriture est achevée en 1833. La production de l’œuvre est fort coûteuse, tous les moyens sont donnés pour produire un spectacle de grande envergure (pour le cortège du final du premier acte, on fait venir 20 chevaux du Cirque Franconi).

Le soir de la première reste l’une des plus uniques et mémorables de l’histoire des spectacles parisiens. On salue le talent de Nourrit et de sa partenaire Cornélie Falcon (chanteuse qui donnera son nom à une catégorie de soprano dramatique). L’opéra est admiré par Wagner, Berlioz, dépasse les 500 représentations en 1886, et devient le 3ème opéra le plus populaire de l’Opéra de Paris, derrière Robert le Diable et Les Huguenots de Meyerbeer (également écrits par Eugène Scribe).

À cause de son ambition technique, et sa durée (presque 5 heures !), l’œuvre disparaît de l’affiche au début des années 30, avant de revenir seulement en 2007 à l’opéra Bastille.

Le personnage d’Eléazar est d’une grande complexité : Père torturé, hanté par la mort après avoir vu ses fils mourir, il voue une haine aux chrétiens. Il adopte une fille, qu’il baptisera Rachel, qui est en réalité la fille de son pire ennemi, le Cardinal Brogni. Il va se servir de cette fille, dans le but de se venger de ce dernier. Son attitude pleine de haine, le rend détestable aux yeux du public.

Dans le final de cet opéra, Rachel et Eléazar sont condamnés à être ébouillantés vivants dans une cuve en airain. Eléazar demande à Rachel de vivre dans la foi chrétienne, mais refuse et préfère mourir en martyre. Ainsi sonne le glas pour elle. Au moment de mourir, Eléazar cède au Cardinal Brogni qui n’avait de cesse de demander où était sa fille. Le vieux juif lui montre Rachel, et après avoir regardé fièrement le cardinal effondré, il suit Rachel dans la mort.

1) Le Dialogue des Carmélites (Francis Poulenc) – La mort en martyre 2

Il m’a été difficile de départager les 2 derniers opéras de mon top. L’opéra d’Halévy et celui de Poulenc ont pour points communs de s’inspirer de faits historiques, et la mort du héros en tant que martyr.

Ici, l’action se passe durant la Révolution Française. 16 religieuses carmélites de Compiègne furent condamnées à la guillotine pour fanatisme et sédition en 1796 durant le règne de la Terreur, 10 jours avant la chute de Robespierre. Ces Sœurs avaient fait vœu de donner leur vie, et allèrent à l’échafaud dans le plus grand des calmes. Elles furent béatifiées en 1906.

Tout débute par une nouvelle de 1931, écrite par poétesse allemande Gertrud von Le Fort, La Dernière à l’échafaud, d’après le drame des Carmélites expliqué précédemment. L’histoire des Sœurs est relatée par la survivante, Mère Marie de l’Incarnation. Dans la version de Gertrud von Le Fort, apparaît le personnage de Blanche de la Force, héroïne également de l’opéra de Poulenc.

S’en suit en 1948 d’une adaptation de Georges Bernanos pour le cinéma. Le film ne vit jamais le jour, mais une pièce de théâtre fut créée après sa mort, en 1952. Un an plus tard, le directeur des éditions Ricordi suggéra à Poulenc d’en faire un opéra. Le compositeur accepta avec joie et connaissait l’œuvre après avoir assisté à 2 représentations de la pièce.

Il s’agit du deuxième opéra du compositeur. Cette nouvelle création contraste totalement avec sa première œuvre, Les Mamelles de Tirésias, écrite en 1947, d’après un texte de Guillaume Apollinaire. Le projet est conçu pour une première en Italie. Il triomphe le 26 janvier 1957 à La Scala, puis à l’Opéra de Paris quelques mois plus tard.

Poulenc admet se reconnaître dans le personnage de Blanche. Comme l’héroïne, lui aussi était en proie à la peur de mourir, et traversait une période de vie difficile, à cause de soucis de santé, et la mort de son compagnon Lucien Roubet.

L’œuvre nous touche par la manière dont est traité la condition humaine : le questionnement  des personnages face à la mort, la peur de celle-ci et le comportement en société. L’histoire mise bien plus sur l’aspect existentiel face à la mort, que l’aspect historique de son contexte. Poulenc accorde une importance significative à la spiritualité de la musique religieuse. Dans ses Entretiens avec Claude Rostand, publiés en 1954, il explique pour mieux comprendre son œuvre, qu’il s’agit « d’une pièce sur la grâce et le transfert de la grâce. C’est pourquoi [ses] carmélites monteront à l’échafaud avec un calme et une confiance extraordinaires. La confiance et le calme ne sont-ils pas à la base de toute expérience mystique ? »

Terrifiant, fascinant, bouleversant… Que d’adjectifs pour qualifier ce final au cours duquel les religieuses chantent un Salve Regina, avant de se faire guillotiner les unes après les autres. Le bruit glaçant de la guillotine vient se mêler au chant funeste de ces nonnes mortes en martyres.

C’est ainsi que se conclut ce long article qui j’espère vous passionnera tout autant que moi lorsque je l’ai écrit. Durant l’écriture de celui-ci, j’ai par la même occasion appris de nombreuses informations que je vous partage de ce fait. N’hésitez pas à me dire en commentaire laquelle de ces morts vous a le plus touché. N’hésitez pas à me donner d’autres exemples que je n’ai pas cités, le principe étant de partager chacun nos connaissances et notre passion. Encore merci pour votre soutien et à bientôt pour de nouvelles découvertes musicales.



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J’étais un peu dubitative sur le contenu de l’article car un peu glauque mais tu racontes ça tellement bien que j‘ai tout lu d‘un trait ! Bravo 😊

Instructif et bien écrit… comme toujours.
Merci Maestro pour cette contribution de haute-volée.