Concerto pour Piano No. 1 de Piotr Ilitch Tchaïkovski

Concerto pour Piano No. 1 de Piotr Ilitch Tchaïkovski

C’est certainement l’un des Concertos les plus joués et les plus connus du répertoire pianistique ! Pourtant, en se plongeant dans l’histoire de sa composition, celle-ci n’a pas été de tout repos. D’apparence simple (notamment le début), cette pièce s’avère être l’une des œuvres les plus virtuoses et difficiles pour les pianistes. Avant de nous atteler à la discographie fournie de ce Concerto (plus d’une centaine d’enregistrements), petit retour sur son histoire.

Une composition jugée « injouable »

Tchaïkovski débuta l’écriture de son Concerto en 1874. Destiné à son ami et mentor, le pianiste Nikolaï Rubinstein, ce dernier ne se montra pas tendre, bien au contraire. En décembre 1874, Tchaïkovski lui joua le premier mouvement de son Concerto… Aucune réaction de la part du Maître… À la fin du Concerto, Rubinstein s’emporta violemment contre le pauvre Tchaïkovski, en insinuant qu’il était « injouable », « plat », « qu’il ne valait rien » ! Autant dire que cela partait très mal. Rubinstein enfonça le clou en proposant à Tchaïkovski de jouer son Concerto, à condition que celui-ci réécrive la pièce selon ses indications.

Piqué dans son orgueil, le compositeur n’en fit rien, et décida de conserver sa composition telle qu’elle. Il la dédia finalement à un autre pianiste, également chef d’orchestre, Hans von Büllow. Ce dernier était en passe de partir aux États-Unis pour une tournée. La création eut lieu le 25 octobre 1875 au Music Hall de Boston, sous la baguette de Benjamin Johnson Lang. C’est un succès et le Concerto est largement salué par le public.

La naissance du Concerto post-romantique

L’œuvre séduit, et surprend en même temps, car Tchaïkovski venait d’inaugurer un tout nouveau genre musical : le Concerto post-romantique. Nous sommes loin des structures traditionnelles des Concertos romantiques dépeints par Beethoven, Schumann ou Mendelssohn. Ce type de Concerto vise la grandeur, et surtout le jeu d’égal à égal entre le piano et l’orchestre. On retrouvera ce traitement musical dans le Concerto pour piano d’Edvard Grieg en 1868, ou chez Sergueï Rachmaninov, dans ses Concertos pour piano écrits à partir de 1891. Dans ces pièces, on y reconnaît un lyrisme exacerbé. C’est d’ailleurs cette grandiloquence romantique qui est pointée du doigt par les critiques hostiles à ce Concerto de Tchaïkovski.

Le style d’écriture est facilement reconnaissable. Pour affronter un orchestre puissant aux cuivres rugissants, il faut un piano qui en ait sous le couvercle. Début du 1er mouvement sous forme d’accords du piano, thèmes doublés en octaves, envolées virtuoses comme des feux d’artifices, utilisation abondante de la pédale… Autant d’éléments caractéristiques de ce Concerto et de ses successeurs. Brillant, novateur dans sa forme, la musique séduit autant qu’elle intrigue.

La naissance de 2 autres Concertos

Après un succès triomphal aux États-Unis, le Concerto est créé à Saint-Pétersbourg le 13 novembre 1875, puis à Moscou 1 semaine plus tard, par Serge Taneïev (élève du compositeur), sous la baguette de Nikolaï Rubinstein, qui révisa son jugement sur cette pièce. Il fera connaître ce Concerto dans toute l’Europe, à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1878 à Paris.

À l’origine, Tchaïkovski avait refusé de toucher à son Concerto. Au final, il le révisa 2 fois, en 1879 et en 1888. Cette dernière version est devenue le standard des enregistrements. Par la suite, Tchaïkovski composa 2 autres Concertos pour piano, qui encore aujourd’hui, demeurent dans l’ombre du premier, et ne sont pas autant joués que leur grand frère. Le 2ème, publié en 1881, sera créé par Serge Taneïev et dédié à Rubinstein. Quant au dernier, il connut un destin peu ordinaire. Les origines de ce Concerto remontent à une Symphonie débutée par le compositeur, qui, peu convaincu, l’abandonna en 1892. Il reprit ses esquisses 1 an plus tard, et décida d’en faire un Concerto pour piano. Il mourut en 1893, laissant son Concerto inachevé. C’est à Taneïev que l’on doit l’achèvement de cette pièce en 1896.

Une œuvre de Concours

Comme expliqué avant, ce Concerto fait partie des œuvres les plus difficiles, les plus virtuoses. À ce titre, elle fait le bonheur et la gloire des jeunes pianistes virtuoses. Il n’est pas étonnant qu’elle se retrouve au programme de la finale du célèbre concours Tchaïkovski, l’un des plus prestigieux, créé à Moscou en 1958, ayant lieu tous les 4 ans.

De nombreux pianistes ont connu par la suite une grande renommée grâce à celui-ci. Parmi eux, le pianiste américain Van Cliburn, premier lauréat, grâce à ce Concerto, et le 3ème de Rachmaninov. Sa prestation lui valut une ovation de 8 minutes ! Ce concours, créé en contexte de Guerre Froide, était censé démontrer la supériorité des soviétiques. Ironie du sort, c’est un Américain qui sortit vainqueur. Les juges auraient même demandé la permission à Nikita Khrouchtchev, de décerner le prix à Cliburn. Celui-ci accepta, considérant qu’il fut le meilleur.

D’autres pianistes aujourd’hui mondialement connus, ont brillé au cours de ce concours, en jouant le 1er ou le 2e Concerto de Tchaïkovski. Citons Vladimir Ashkenazy (1962), Andreï Gavrilov (1974), Boris Berezovsky (1990), Nikolai Lugansky (1994), Daniil Trifonov (2011). Le dernier lauréat est Alexandre Kantorow, en 2019. Vainqueur grâce au 2ème Concerto, il est le premier français à remporter ce concours. Voici un extrait de sa prestation lors de la finale :

Discographie sélective

Maintenant que vous en savez un peu plus sur l’histoire de ce Concerto, entrons dans le vif du sujet. La discographie foisonnante de cette pièce comporte plus d’une centaine d’enregistrements. Bien évidemment, je n’ai pas écouté l’intégralité de la discographie, et mes conseils seront basés sur une trentaine de versions entendues. L’équilibre entre le piano et l’orchestre est essentiel, pour ne pas tomber dans le lyrisme mièvre, ni dans la virtuosité gratuite. Il faut une maîtrise technique, alliée à une vraie entente entre le piano et l’orchestre, une recherche de climats. Tantôt rêveur, tantôt flamboyant, il faut arriver à passer d’une ambiance à l’autre le plus naturellement possible. Le premier mouvement est décisif, car il représente à lui seul plus des 2 tiers de l’œuvre.

Ma version coup de cœur (Fazil Say / Yuri Temirkanov / St. Petersburg Philharmonic Orchestra – 2001)

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À mon sens, cette version est idéale pour profiter pleinement de la poésie et la richesse musicale de cette pièce. Elle est la preuve que l’on peut jouer ce Concerto avec majesté, passion, lyrisme, sans tomber dans la caricature sonore. L’équilibre entre le piano de Fazil Say (également compositeur, dont je vous recommande l’écoute de la sublime Symphonie Istanbul) et l’orchestre de Saint-Pétersbourg est parfait. Les 2 entités se font très complices.

Dans le premier mouvement, une sorte de rage s’exprime dans le jeu pianistique, mais tout est d’une grande intelligence d’interprétation. On ne sombre nullement dans le mauvais goût. Le pianiste laisse éclater sa virtuosité dans les moments de cadences. Le 2ème mouvement d’une grande sensibilité laisse entrevoir une recherche de timbres, de couleurs. Le solo de flûte du début est l’un des plus beaux de mes écoutes. C’est l’une des rares versions entendues où un climat de mystère s’instaure d’emblée. Le piano est sensuel, chantant, avant de conclure sur un final guerroyant. C’est un affrontement permanent entre le piano et l’orchestre, pour un résultat éblouissant.

La plus authentique (Kirill Gerstein / Semyon Bychkov / Czech Philharmonic – 2017)

Voici une version peu habituelle, et pour cause : le pianiste Kirill Gerstein nous interprète la seconde version du Concerto (la première révision de 1879). D’emblée nous sommes intrigués par ces arpèges dans l’aigu du piano, remplaçant les célèbres accords plaqués. En 2015, année du 140ème anniversaire de l’oeuvre, le musée Tchaïkovski de Kline publia une version urtext du Concerto, pour rendre compte des véritables intentions du compositeur. C’est sur ce matériau que se base cette version qui nous permet d’entendre ce Concerto, comme à l’époque où Tchaïkovski le dirigeait.

À l’écoute, on constate un allègement des phrasés, sans perdre la virtuosité. On se retrouve avec une version plus poétique, moins clinquante, aux nuances plus douces. Pour Kirill Gerstein, c’est une conception « plus lyrique, quasi schumannienne » (à savoir, une musique rêveuse, poétique). Le dernier mouvement se voit aussi gratifier de mesures supplémentaires, habituellement coupées, permettant une meilleure immersion dans l’atmosphère dégagée par ce final.

Une version à écouter au moins une fois, pour avoir un regard neuf et plus authentique sur ce Concerto.

Un choc des Titans (Emil Gilels / Yevgeny Mravinsky / Leningrad Philharmonic Orchestra – Live 1971)

Quelle majesté dans cette version ! Emil Gilels nous accroche d’emblée par ses sonorités brillantes, puissantes. Ce pianiste de légende exerce un travail d’orfèvre sur la recherche de timbres. Il faut dire que ce pianiste soviétique est un fin connaisseur de la musique russe, et a enregistré ce Concerto une bonne vingtaine de fois. On retiendra les versions avec Fritz Reiner et l’Orchestre Symphonique de Chicago en 1955, ou celle avec Lorin Maazel et le New Philharmonia Orchestra en 1972.

Pour l’accompagner, un autre géant de la musique : Yevgeny Mravinsky, souverain incontesté du Leningrad Philharmonic Orchestra (devenu l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg). La battue est modérée mais d’un grand lyrisme. Complètement à l’opposé de la précédente version, celle-ci est plus sombre, plus dramatique, reflet de la personnalité torturée du compositeur. Le son y est plus massif. Le piano ne forme qu’une entité avec l’orchestre dans le 2ème mouvement. En fermant les yeux, on ressent une ambiance, un caractère très slave dans l’interprétation. On conclut en beauté avec un troisième mouvement survolté. Les arpèges fusent tels des feux d’artifices, le piano donnent tout ce qu’il a, et la tension est constante jusqu’à l’apothéose finale.

Une version impressionnante, d’autant plus qu’il s’agit d’une version live, ce qui transcende encore plus chaque musicien.

La plus virevoltante (Nelson Freire / Kurt Masur / Orchestre Philharmonique de Radio France – Live 1969)

Avant tout, il va de soi que dans cette abondante discographie, il existe bien d’autres versions endiablées de ce Concerto. Nelson Freire met sa virtuosité à contribution de la musique, et ne se contente pas de faire étalage de son brio technique. L’entrée cadencée est posée avec une certaine douceur, mais néanmoins de la détermination. Le son est plein, généreux, sans être agressif. Tout comme la version d’Emil Gilels, un soin tout particulier est accordé à la recherche de couleurs, de dynamiques, pour nous offrir une version brillante, royale.

Il y a une vraie sincérité dans le jeu du pianiste brésilien. À aucun moment la musique n’est calculée, tout comme les phrasés, naturels, spontanés, parfois dansants.

Le début du 2ème mouvement est l’un des plus réussis pour rendre compte d’une ambiance mystérieuse, rêveuse. C’est également l’un des rares à conserver une forme de sérénité de bout en bout. Le final est dans la même veine que le premier mouvement, encore plus survolté. La violence musicale est mise en valeur, sans maniérisme d’aucune sorte.

L’exercice de l’écoute comparée est quelque chose de fascinant. Il existe autant de versions, que d’interprétations, et l’on a l’impression de redécouvrir l’œuvre à chaque fois. Certains détails sont plus mis en avant que d’autres : recherches d’ambiances, accentuation de certains phrasés, technicité au premier plan…

Il existe d’autres versions très bonnes dont je n’ai pas parlé, parfois en raison de la qualité sonore, où d’une sensibilité qui me parle moins. Il existe des versions moins inspirées, d’autres trop maniérées, avec une virtuosité excessive et des interprétations frôlant le mauvais goût.

Avec ces quelques exemples discographiques, vous aurez une première approche concrète de ce Concerto. De plus, selon vos envies et votre vision de cette musique, vous trouverez votre version idéale.



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J’aurais deux questions :

Par « un caractère très slave dans l’interprétation », j’ai imaginé qu’il y avait des rapports avec les mélodies russes ou dans les Histoires des populations slaves, mais que cela signifiait-il réellement ?

J’ai aperçu plusieurs fois le mot « couleur » ou termes associés, et nous sommes dans un article de musique. Il n’existe pas de couleur dans un son. C’était assez intrigant et pourtant très parlant. À quoi cela fait référence ?

Merci.

Toujours aussi passionnant tes articles pour la néophyte que je suis. Toutefois, je ne suis pas si inculte que ça car j‘ai retrouvé des noms connus tels que Rubistein et Rachmaninov. 😊😊😊