Lady in Satin – Billie Holiday

Lady in Satin – Billie Holiday

Captivant ! Obsédant ! Tels sont les mots qui me viennent à l’esprit pour décrire cet album funeste de « Lady Day ». Lady in Satin est un album à part dans la discographie de la chanteuse et ne ressemble en rien aux précédents.

Sorti en 1958, c’est le dernier album sorti du vivant de la chanteuse. Billie Holiday enregistre ce que l’on peut considérer comme son Chant du Cygne… Sa voix est éraillée, éprouvée par les excès de la vie comme la drogue et l’alcool. Ses mauvaises fréquentations la mèneront plusieurs fois en prison et en cure de désintoxication. Cette voix à bout de souffle fait la grande force de cet album.

Au cours des 12 morceaux, le contraste entre cette voix meurtrie et l’arrangement plein d’espoir, de Ray Ellis, est saisissant. C’est une longue agonie entourée d’une certaine forme de sérénité.

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©Rue des Archives

Une vie de fêlures

Il faut remonter dans les années 1940. La carrière de Billie Holiday est à son zénith. Elle signe un contrat chez Decca, et collabore avec des musiciens de légende (Art Tatum, Dizzy Gillespie, Louis Armstrong…). Entre 1946 et 1949, elle entame une collaboration avec le pianiste Bobby Tucker, qui sera son accompagnateur. Le 27 mars 1948, son concert au Carnegie Hall est un triomphe : voix riche, robe d’un blanc immaculé, et gardénias dans les cheveux (sa marque de fabrique en quelque sorte).

Hélas, sa vie personnelle est un désastre. Elle entame des liaisons avec des hommes qui la plongent dans la consommation de drogues (opium, cocaïne). L’argent gagné grâce à son succès lui permet de payer sa drogue. En 1945, Joe Guy, un trompettiste fournisseur d’héroïne, organise pour la chanteuse une grande tournée : Billie Holiday and Her Orchestra. Au cours de celle-ci, elle apprendra le décès de sa mère, et plongera en profonde dépression. Pour se consoler, elle se réfugiera dans la drogue, l’alcool. Elle devient violente et n’hésite pas à agresser toute personne lui manquant de respect.

Les années 40 marquent aussi les débuts de ses cures de désintoxication en vain. En mai 1947, elle se fait piéger en possession d’héroïne, lors d’une descente de police. Cela la mènera à faire 1 an de prison.

Son mode de vie a un impact considérable sur sa voix, son travail, ses enregistrements. Au cours d’un enregistrement en 1959, les retards se font plus fréquents, elle ne tient plus la cadence, sa diction est marquée par l’alcool. Son comportement mènera à une rupture de contrat de la part de Decca en 1950.

Retour du succès

Les années 50 marquent une renaissance de la carrière de Billie Holiday. Elle renoue avec un ancien amant, Louis McKay, qui devient son protecteur et lui permet de relancer sa carrière. À cette époque, elle signe un contrat avec le label Verve de Norman Granz. Elle enregistre avec le trio du pianiste Oscar Peterson. En 1954, elle entame une tournée européenne, et à son retour, les stigmates de la drogue sont toujours présents. Cela ne l’empêche pas de se donner corps et âme.

Le 12 mars 1955 marque le décès de l’un des plus grands musiciens de jazz, Charlie Parker. Un concert hommage est organisé le 2 avril 1955 au Carnegie Hall. Billie Holiday clôt le spectacle, précédée d’artistes comme Sarah Vaughan, Thelonious Monk, Stan Getz…

Lors d’un concert dans cette même salle le 10 novembre 1956, la chanteuse livre une des plus mémorables interprétations de la chanson Lady Sings the Blues, coécrite avec le pianiste de jazz Herbie Nichols. C’est également le titre de son autobiographie, et d’un album éponyme paru en 1956.

Lady in Satin ou le Chant du Cygne

En 1958, elle enregistre pour le label Columbia, son album Lady in Satin. Sa santé n’est pas au mieux, bien au contraire. L’album est composé de standards que Billie n’a jamais enregistrés. À l’écoute de cet album, je ne peux m’empêcher de le comparer à celui de Frank Sinatra, In the Wee Small Hours. Sinatra était d’ailleurs un admirateur et proche ami de Billie Holiday.

De ces 2 albums, on retiendra une orchestration assez similaire (l’orchestre fait la part belle au lyrisme « sirupeux » des violons). Celle-ci colle parfaitement à cette ambiance contemplative, mélancolique. Sur les 2 albums, 3 titres sont similaires : I Get Along Without You Very Well, Glad to Be Unhappy et I’ll Be Around. Chaque artiste nous livre une part de lui-même, pour un résultat différent sur chaque album. La voix de Sinatra bien que fatiguée, est encore stable et majestueuse, tandis que celle de Billie est écorchée, brisée. Malgré toutes ces ressemblances, cela n’enlève en rien le charme unique procuré à l’écoute des 2 disques.

C’est justement sur un morceau de Frank Sinatra que s’ouvre l’album. I’m a Fool to Want You est à l’origine un hommage très personnel à son amour pour Ava Gardner. Ce morceau pose les bases des thèmes abordés tout au long de l’album : amour voué à l’échec, relations brisées. Ce sont des questionnements incessants, des doutes sur la nature des sentiments. L’amour peut-il rendre heureux ? Peut-il être heureux ? Autant de questionnements qui font écho à la vie tourmentée de l’artiste.

Glad to be Unhappy est le parfait exemple de cette dualité d’ambiances qui parcourent l’album. Cet accord entre souffrance et sérénité, se résume en cette phrase : « I’m so unhappy, But oh so glad ». Billie Holiday se résout à accepter un destin tragique qui surviendra 1 an et demi plus tard. Elle l’accepte avec bienveillance, une prière de remerciement pour la libérer de cette vie tourmentée.

Mon coup de cœur musical va au morceau For Heaven’s Sake. Lorsqu’on lit les paroles, il s’agit d’une ode à l’amour, une supplication à tomber amoureux. De mon point de vue, j’y vois une double lecture sous la voix de Billie Holiday. J’y note un appel à la mort qui viendra la délivrer de son baiser fatal. Il ne faut pas considérer la mort comme une fatalité, mais plutôt comme une renaissance, un appel à la vie. On peut s’interroger avec ces paroles : « Just hold me tight, we’re alone in the night, And heaven is here with a kiss » (« Serre-moi fort, on est seuls dans la nuit, Et le paradis est ici avec un baiser »). Les voix féminines en fond apportent une dimension éthérée au morceau.

Un enregistrement laborieux…

Quelle réussite que cet album ! Pour poursuivre la comparaison avec celui de Sinatra, Billie Holiday va plus loin dans la réflexion sur les sentiments. Sinatra est dans la mélancolie de son amour perdu, Holiday est dans la sérénité, et l’appel à la vie, malgré l’infini tristesse de son chant.

Pourtant, l’enregistrement ne partait pas sous les meilleurs auspices ! Billie Holiday oubliait fréquemment les paroles, exposait clairement ses failles vocales. À la réédition de l’album en 1997, Ray Ellis déclara qu’il était au départ, mécontent du travail de la chanteuse. Le doute était tel que même les producteurs se demandaient s’ils n’avaient pas commis une erreur. Ce n’est qu’à l’écoute du mixage final qu’il prit conscience du génie musical de la performance. Subjugué et bouleversé par le talent de Billie, Ray Ellis accepta une nouvelle collaboration pour l’ultime album intitulé Billie Holiday, sorti en 1959 après le décès de la chanteuse. Ce curieux contraste entre l’orchestre et la voix, avait à l’époque divisé les critiques. Il en est toujours de même aujourd’hui. C’est un album qu’on aime ou qu’on déteste. Pour son instrumentation mélodramatique, ou pour la voix de Billie qui paraît avoir 70 ans, les critiques vont bon train.

… Pour un album miraculeux !

Personnellement je trouve cet album remarquable. Cette faculté à transformer un simple standard de jazz en un témoignage de vie, c’est miraculeux ! Certes, la voix manque de justesse, est décharnée, mais elle porte les stigmates de toute une vie. La force émotionnelle de Billie Holiday provient des déchirures de son coeur, c’est la grande réussite de cet album. Celui-ci est un choc émotionnel, qui nous bouleverse morceau après morceau.

L’artiste est considérée comme l’une des plus belles voix de jazz de tous les temps. Elle a une influence majeure sur toute une génération : Nina Simone, Sarah Vaughn, Diana Ross qui a interprété son personnage dans le film Lady Sings the Blues, ou Amy Winehouse.

Je recommande vivement l’écoute de cet album au moins une fois. Ce n’est pas pour rien qu’il fait partie de l’ouvrage 1001 albums qu’il faut avoir écoutés dans sa vie. Jugement positif ou négatif, je suis certain qu’il ne laissera pas indifférent.



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