Hommage à Astor Piazzolla, l’homme qui révolutionna l’histoire du tango

Hommage à Astor Piazzolla, l’homme qui révolutionna l’histoire du tango

11 mars 1921. Voilà tout juste 100 ans que naquit l’une des figures majeures de la musique du 20ème siècle, Astor Piazzolla. Compositeur et bandonéoniste argentin, Piazzolla c’est avant tout la destinée d’un homme qui allait radicalement changer le paysage musical de son pays. Enfant terrible, il décide de réinventer les codes esthétiques du tango traditionnel. Dans les années 50, le tango est sur le déclin. La jeunesse argentine s’est éprise des sonorités jazz venues des Etats-Unis. La révolution du « Tango Nuevo » est en marche, et Piazzolla réussira à faire passer cette danse des bals aux salles de concerts.

Il devient l’ennemi à abattre par les puristes du tango traditionnel. On parle de lui comme un « assassin », un « dégénéré ». Il est sifflé, méprisé, hué. Mais, cette virulence à son égard ne va que le stimuler davantage. En 40 ans de carrière, il va réussir à s’imposer comme un visionnaire, et l’un des compositeurs les plus importants de la musique dite classique.

Avant de nous intéresser au parcours riche de ce musicien accompli, un petit point historique sur les origines du tango s’impose.

L’Histoire du Tango

C’est en Argentine, et plus précisément dans la région du Rio de la Plata qu’est né le tango à la fin du 19ème siècle. À ses débuts, nous sommes loin de l’image actuelle que nous avons de la danse de salon. Il s’agissait d’une danse populaire, née dans les quartiers pauvres de Buenos Aires. On y trouvait majoritairement des immigrés espagnols, italiens, des juifs, des arabes. Ces quartiers, ou barrios, sont de véritables carrefours culturels. Cette culture s’exprime par la danse essentiellement entre hommes (car les femmes ne représentaient seulement qu’un quart de la population).

Le tango est riche d’influences. Tout d’abord, la habanera cubaine, danse créée par les esclaves noirs et créoles, pastichant la contradanza espagnole (danse elle-même inspirée de la contradanse française). Nous trouvons aussi des influences européennes. Parmi elles, citons la tarentelle, les chants du sud de l’Italie, la polka, les danses traditionnelles tziganes, la valse viennoise. Le tango puise aussi son inspiration dans les danses africaines, comme le candombe, et ses rythmes joués par des tambours. Toutes ces influences se mélangent. Entre 1870 et 1890, émerge une danse argentino-uruguayenne, la milonga, suivie du tango à partir des années 1890.

C’est une danse de mauvais garçons, de chefs de bandes. Elle exprime leur virilité, tout comme elle peut aussi exprimer la nostalgie, la tristesse amoureuse… Les pas sont simples, les rythmes sont assez rapides, et on la danse dans les bals de rue ou les bordels.

Au départ, le tango était joué à la flûte traversière et à la guitare. Petit à petit, les premiers orchestres (Orquestas típicas) se développent, composés de bandonéonistes, violonistes, pianistes, contrebassistes. Le bandonéon est un instrument inventé en 1854 en Allemagne. Il avait pour vocation de remplacer l’orgue dans les églises ne disposant pas de fonds pour en posséder un. Les marins friands de cet instrument ont fini par l’exporter jusqu’en Argentine, où il s’est imposé comme instrument pour le tango.

Le début du 20ème siècle marque la naissance de la Guarda Vieja, que l’on peut considérer comme les premiers gardiens de la tradition du tango. Ils vont être à l’origine des codes de la musique et des pas de danse. Le répertoire devient plus élaboré, le rythme se fait plus lent. C’est aussi l’époque des premiers standards qui vont propulser le succès du tango dans toute la région du Rio de la Plata.

En 1916, le compositeur uruguayen Gerardo Matos Rodriguez écrit le tango le plus célèbre, La Cumparsita, très populaire en Argentine et en Uruguay. En 1927, Carlos Gardel l’enregistre sous le nom de Si Supieras. La popularité de ce titre l’a même fait devenir l’hymne culturel de l’Uruguay en 1998. Malgré cette forte popularité, Piazzolla déclara qu’il s’agit du « pire tango qu’[il a] écouté dans [sa] vie ».

Le tango voyage et s’exporte en Europe, dans les cabarets et les bordels. Il prend ensuite d’assaut les salons bourgeois parisiens, pour une population avide de nouvelles sensations plus « exotiques ». Jugé indécent par l’archevêque de Paris, cela n’empêche pas le tango de faire fureur et de devenir populaire dans toute l’Europe. La danse perd son caractère sulfureux, pour devenir plus noble. Elle se transforme en danse de salon telle qu’on la connaît, dansée par tous et partout.

En Argentine, le tango continue de gagner en popularité. Carlos Gardel s’érige en ambassadeur de la culture argentine. Encore aujourd’hui, lorsque l’on parle de tango, on assimile automatiquement cette danse à l’artiste. Sa voix unique a permis de conquérir un large public, et nombre de ses compositions sont de vrais standards, à l’image de Por una cabeza, Soledad, Volver, CaminitoSon œuvre est classée Mémoires du monde de l’UNESCO depuis 2003.

Tout cela était sans compter l’arrivée d’un ouragan nommé Astor Piazzolla qui allait radicalement métamorphoser le tango à partir des années 50.

La Révolution Piazzolla

Né le 11 mars 1921 à Mar del Plata, sa famille émigre en 1924 à New York. Durant son enfance, il sera marqué non pas par les tangos de la Guarda Vieja, mais par les rythmes jazzy américains.

Son père, surnommé « Nonino », travaille dans un salon de coiffure tenu par des mafieux siciliens. À l’âge de 9 ans, il lui offre un bandonéon, mais le jeune Astor est déçu. Porté plutôt par le jazz de Duke Ellington ou Cab Calloway, il aurait préféré un saxophone. Par le biais de son voisin Bela Wilda, ancien élève de Rachmaninov, il va découvrir Bach, et jouer des transcriptions sur son bandonéon.

En 1935, Carlos Gardel débarque à New York pour tourner un film. « Nonino » est fan du chanteur, et souhaite lui offrir une statuette en bois qu’il a sculptée. C’est Astor qui doit lui remettre. Le garçon joue également pour Gardel qui va se prendre d’affection pour lui et l’inviter à jouer dans le film.

Piazzolla va échapper à un terrible coup du sort. Carlos Gardel envoie un télégramme pour lui demander de l’accompagner en tournée, mais le père de Piazzolla refuse car il considère qu’il est trop jeune. Le 24 juin 1935, Carlos Gardel, alors en tournée en Colombie, décède brutalement lors d’un accident d’avion.

Rongée par le mal du pays, la famille de Piazzolla décide de retourner vivre à Mar del Plata en 1936. Deux ans plus tard, il choisit de devenir bandonéoniste professionnel et part vivre à Buenos Aires. Il se plaît à écouter chaque soir le musicien Aníbal Troilo et son orchestre. Un soir, l’un des bandonéonistes tombe malade, et Piazzolla en profite pour demander à le remplacer, car il connaît par cœur les partitions. Il se fait engager le soir même par Troilo, dont la formation est l’une des plus prestigieuses de l’époque. Il exerce aussi comme arrangeur, mais il se sent bridé et ne peut véritablement exprimer ses envies.

En 1939, le pianiste Arthur Rubinstein donne un concert à Buenos Aires. Piazzolla souhaite lui offrir une partition d’un concerto qu’il a écrit pour lui. Sur les conseils du maître, il invite Astor à suivre des cours de compositions avec Alberto Ginastera, l’un des plus grands compositeurs latino-américains du 20ème siècle.

De plus en plus frustré, il quitte la formation de Troilo en 1944 pour celle de Francisco Fiorentino qui ne trouve rien à redire à ses arrangements. Mais Piazzolla a envie d’autre chose. Il décide de fonder son propre ensemble. Il peut ainsi jouer sa propre musique inspirée de Bach, Stravinsky et Bartok. C’est un choc culturel pour les aficionados du tango. Sa musique est complexe, riche en harmonies dissonantes, loin de la volonté nationaliste et traditionnaliste du Président Juan Perón. Le tango traditionnel se politise avec Perón, fermement opposé aux influences étrangères. La musique de Piazzolla est jugée dangereuse.

Au début des années 50, Piazzolla a beaucoup évolué, et songe à arrêter définitivement le bandonéon pour se consacrer à la composition de musique symphonique. En 1953, il gagne le premier prix du concours Fabien Sevitzky avec sa composition Sinfonía Buenos Aires. Âgé d’une trentaine d’années, il va pouvoir partir à Paris étudier la composition avec Nadia Boulanger, professeur des plus grands, comme Aaron Copland, Leonard Bernstein, George Gershwin, Michel Legrand… Malgré tout, la pièce fait scandale. La haute sphère musicale considère comme impensable d’inclure un instrument comme le bandonéon dans une pièce symphonique. Il est aussi rejeté par les puristes du tango qui l’accusent de trahison envers la tradition.

Vers le « Tango Nuevo »

À Paris, Piazzolla présente ses œuvres à Nadia Boulanger. Si le musicien maîtrise l’art de la composition, il lui manque cependant une identité forte. C’est ce que lui reproche par ailleurs sa professeure. Piazzolla avait quand même emmené avec lui son bandonéon et décide d’en jouer. Il lui présente une de ses compositions, Triunfal et c’est une révélation. Nadia Boulanger lui dit « Ça c’est Astor Piazzolla ! ».

Pour elle, il faut qu’il s’emploie à utiliser la musique populaire, source d’idées inépuisables, comme matériau de base, et de l’enrichir avec un langage plus contemporain. Il compose désormais jour et nuit et enregistre en 1955, un album de 16 morceaux avec l’orchestre de l’Opéra de Paris. De retour en Argentine, il réenregistrera ces morceaux avec un ensemble qu’il fonde, l’Octeto Buenos Aires. C’est le début de la révolution du « Tango Nuevo » face aux conservateurs. Au même moment, un coup d’Etat renverse le Président Perón le 16 septembre 1955.

Son ensemble est constitué d’un violon, de bandonéons, du piano, violoncelle, contrebasse, et guitare électrique. Il apporte des sonorités jazz, résolument plus modernes à ses œuvres. Il joue ses compositions, et celles de ses musiciens, réinterprète d’anciens tangos. L’Octeto est dissout en 1958 faute de succès et Piazzolla retourne vivre aux Etats-Unis, à New York, où il tentera de concilier, hélas sans succès, le jazz et le tango.

Une quête du succès difficile et retour à Buenos Aires

La vie à New York est des plus compliquées pour Piazzolla, sa femme et ses enfants. Les dettes s’accumulent et il doit se résoudre à jouer dans des tournées de tangos traditionnels pour accompagner des spectacles de danse.

En 1959, alors qu’il se trouve à Puerto Rico, il reçoit un appel de Mar del Plata lui annonçant le décès de son père. À son retour à New York, il demande à sa famille de le laisser seul. Il composera en seulement 30 minutes le cultissime Adios Nonino, sorte de Requiem en hommage à Vincente Piazzolla, le « Nonino ».

La musique est structurée en deux parties. Une partie assez brute, rendant hommage à ce père viril qui l’initia au tango constraste avec une partie plus mélodique et mélancolique, témoignage des innovations musicales. Pour Piazzolla, il s’agit du « plus beau thème de sa vie ». Il cèdera les droits de cette musique pour pouvoir payer les billets de retour pour Buenos Aires.

Son séjour aux Etats-Unis lui laisse un goût amer, une grande frustration. Il fonde un nouvel ensemble : Le Quinteto Nuevo Tango. Il est entouré par des musiciens qui partagent cette même sensibilité à l’évolution de la musique. Le compositeur a trouvé l’équilibre parfait dans sa formation composée d’un bandonéon, d’une guitare électrique, un violon, un piano et une contrebasse. Durant les années 60, Piazzolla va composer l’essentiel de son répertoire, des compositions marquantes toujours enregistrées de nos jours. Sa musique synthétise parfaitement le tango des années 40, avec des éléments de musique néo-classique et du jazz américain.

Parmi les morceaux de cette époque, la Milonga del ángel, extraite d’une suite en 4 mouvements. Très différent de son registre habituel, Milonga del ángel est une œuvre beaucoup plus intimiste, sans extravagance rythmique, au profit de l’émotion.

Malgré une réussite sur le plan musical, les finances du compositeur sont toujours au plus bas, car les concerts sont mal payés. Il décide de participer à un concours en 1969, dont le 1er prix est de 2000 dollars. Pour cela, il s’associe au poète Horacio Ferrer pour écrire Balada para un loco. Les deux n’en sont pas à leur première collaboration, car un an plus tôt, ils avaient écrit un opéra-tango intitulé Santa Maria de Buenos Aires. C’est la chanteuse Amelita Baltar, avec qui Piazzolla entretiendra une relation pendant 7 ans qui en sera l’interprète. Il terminera 2ème du concours, et les détracteurs considèreront qu’il ne s’agit pas d’un tango. Pour Piazzolla, au contraire, il s’agit bien d’un tango profondément ancré dans l’Argentine actuelle. Le morceau sera repris à l’international, comme en France, par Julien Clerc, sous le titre Ballade pour un fou.

Le succès européen

S’il est méprisé dans son pays, Piazzolla est au contraire un musicien reconnu en Europe. C’est pourquoi au début des années 70, il décide de partir en Italie. Ce succès lui ouvre les portes d’un public international et des collaborations avec Georges Moustaki, Jeanne Moreau, Gerry Mulligan, Rostropovich…En 1974, il fonde L’Octeto Electrόnico avec orgue Hammond, marimba, flûte, guitare basse, guitare électrique, batterie, percussions, violon. Son fils Daniel fait partie de l’ensemble, et joue avec lui dans toute l’Europe. Cette même année, il enregistre l’album Libertango, dont le titre éponyme est sûrement le titre que l’on associe immédiatement à Piazzolla. Il existe près de 500 versions de ce morceau. Il résonne comme un manifeste pour le « Tango Nuevo », une ode à la liberté. Guy Marchand en signera une reprise sous le titre Moi, je suis tango en 1975.

Il se dégage de ce morceau des sonorités jazz/funk, combinées à merveilles à la puissance du tango. L’album se compose de 8 titres, chacun portant le titre d’une émotion (Meditango, Tristango, Violentango…). Salué en Europe, il reçoit encore les critiques des puristes qui jugent l’album trop commercial.

La même année, il enregistre avec Gerry Mulligan un album très jazzy intitulé Summit, dont la quasi-totalité des morceaux sont signés Piazzolla. C’est en 1955 que Piazzolla entendit pour la première fois à Paris, le saxophoniste Gerry Mulligan. Les titres 20 years ago ainsi que 20 years after font écho à cette première rencontre, à l’admiration éprouvée par Piazzolla envers son collègue, et l’inspiration qu’il lui a apportée. L’album n’est ni jazz, ni tango, et pour la première fois, il sera reconnu par ses compatriotes argentins à son retour.

L’heure de la consécration

Le 11 juin 1983, le moment qu’il a attendu toute sa vie arrive enfin. Le public argentin salue et reconnaît enfin le talent de Piazzolla. Celui-ci joue ses œuvres au Théâtre Colόn de Buenos Aires et c’est un triomphe.

Dans les années 80, Piazzolla décide de renouer avec son quintette Tango Nuevo. Les commandes affluent, les tournées également. En 1984, il compose l’un de ses plus beaux tangos, Oblivion. Tout comme Milonga del ángel, c’est un morceau tout en émotion, sans fioritures rythmiques. Le titre fait référence au sentiment douloureux de l’oubli. Peut-être Piazzolla craignait-il que sa musique ne disparaisse et tombe dans l’oubli ? Deux ans avant sa mort, Piazzolla avouait qu’il nourrissait l’idée que sa musique soit encore « écoutée en 2020. Et en 3000 aussi ».

Deux ans après, il enregistre l’album Zero Hour, qu’il considère comme son meilleur album. Pour lui, il n’aura jamais autant fait fusionner les deux univers qu’il affectionne tant. Tango et musique classique se fondent en une harmonie parfaite. Il suffit d’écouter le premier morceau Tanguedia III, empreint d’une sensualité propre au tango, auxquelles s’ajoutent dissonances, syncopes, complexité rythmique…

En 1988, il doit être opéré du cœur. Les médecins lui conseillent de s’éloigner de la scène pour se préserver, mais il n’en fera rien. Il dissout de nouveau son quintette, pour reformer un nouveau groupe dans l’esprit de son Octeto Buenos Aires. Il s’agit d’un Sextuor, mis sur pied en 1989. Piazzolla reprend des anciens titres qu’il réadapte pour cette nouvelle formation. Son style est plus sombre, plus contemporain. Il écrit le morceau Milonga for Three, digne d’un roman noir, à la fois terrifiant, et captivant. Nous avons l’impression de nous retrouver au cœur d’un New York dans les années 40. La formation ne tiendra pas, l’ambiance n’est pas au beau fixe, et Piazzolla y mettra un terme en 1990.

La mort d’un révolutionnaire

Au début des années 90, Piazzolla part en tournée comme soliste. Il joue ses Concertos, ses pièces pour orchestre. Alors qu’il est en tournée à Paris, il est victime le 5 août 1990 d’une thrombose cérébrale. Il sera transporté dans le coma, quelques jours plus tard, à Buenos Aires, et restera paralysé. Deux ans plus tard, il s’éteint à Buenos Aires le 4 juillet 1992.

Si toute sa vie n’a été qu’un incessant combat pour faire reconnaître sa musique, dans un pays profondément ancré dans la tradition, Piazzolla peut se féliciter d’avoir réussi à s’imposer et avoir la reconnaissance tant méritée des siens. Il laisse derrière lui un riche héritage musical de près de 800 compositions dont je vous propose pour conclure, quelques-uns de mes coups de cœur.

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Tu devrais expliquer à mes élèves comment faire un exposé 😂. Bravo pour cet article une fois encore passionnant ! 🥰🥰