Voyage Musical : La Musique Brésilienne #03 – Naissance et avènement de la Samba

Voyage Musical : La Musique Brésilienne #03 – Naissance et avènement de la Samba

La samba tout comme le Carnaval, occupent aujourd’hui une place fondamentale dans la culture populaire brésilienne. D’ailleurs, saviez-vous que le terme Samba est d’ordre masculin ? Nous devrions donc parler du Samba (O Samba en portugais). Le terme s’est féminisé lors de sa popularisation en Europe, exception faite en Allemagne. Pour la suite de cet article, nous conserverons la dénomination féminine du mot.

Ce n’est qu’au terme d’une histoire longue et tumultueuse, que la samba a acquis ses lettres de noblesse. Nous allons voir que ses origines sont ancrées dans l’Histoire du pays et qu’elle est le parfait témoin de l’hybridation entre les cultures africaines et européennes.

Au commencement : des danses rituelles venues d’Afrique

Étymologiquement, Samba puise son origine dans le terme Semba. En Kimbundu, dialecte angolais, le terme Semba, renvoie à l’Umbigada. Il s’agit d’une invitation à danser en se frottant nombril contre nombril. En langage Umbundu, autre dialecte angolais, le mot signifie « être animé, excité ». Enfin, le terme Samba, avant de désigner la danse, veut également dire « faire la fête ». Cela résume assez bien l’état d’esprit de cette danse.

Tout commence avec le batuque. Les esclaves venus d’Angola utilisaient ce mot pour désigner leurs festivités, leurs rituels en hommage à leurs divinités. Il s’agissait de danses, accompagnées de percussions, voire aussi de chants. Vers 1880, les populations blanches reprirent à leur manière ces batuques, en mélangeant les instruments européens aux instruments percussifs de ces populations afro-brésiliennes.

En 1887, le compositeur Alberto Nepomuceno, composa une pièce intitulée Dança do Negro, 1 an avant l’abolition de l’esclavage. Extraite de son œuvre Série Brasileira, la pièce sera rebaptisée par la suite, simplement Batuque.

La pièce tourne autour d’un motif répété, presque obsessionnel. Tout commence par un chant sensé accompagner la danse. Puis, pour varier la mélodie, le compositeur usera des rythmes syncopés, l’utilisation de l’étendue du piano, les variations de nuances. Puis il conclut dans une accélération finale, de plus en plus forte, amenant à l’umbigada.

Le maxixe, père de la samba

Du batuque, va émerger une nouvelle danse, le lundu. Avant d’être une danse brésilienne, le lundu était une danse africaine, pratiquée par les esclaves. Les témoignages historiques à son sujet remontent à la fin du 18ème siècle. Au siècle suivant, vers 1830, on trouve les premières traces de partitions d’un nouveau lundu, chanté. À la fin du 19ème siècle, il devient une chansonnette comique utilisée dans les théâtres de revues.

C’est également le premier genre musical a être enregistré comme en témoigne la chanson Isto é bom en 1902.

Peu à peu, il va être détrôné par une nouvelle danse que l’on peut considérer comme le père de la samba, le maxixe. C’est une danse plus moderne, plus urbaine, exclusivement instrumentale. Elle mêle les influences de la polka, de la habanera, aux umbigadas des danses africaines. Dans le maxixe, contrairement au lundu, les danseurs s’enlacent par les bras et les épaules.

C’est très certainement en 1895 que cette danse est représentée sur la scène d’un théâtre. L’opérette intitulée Zizinha Maxixe est signée Chiquinha Gonzaga, figure majeure de la musique brésilienne. Le titre original du morceau était Gaúcho, Dança do Corta Jaca, plus connu sous l’appellation Corta Jaca, variante du maxixe. La pièce fit scandale en 1914, lorsque Chiquinha Gonzaga l’interpréta au Palais Présidentiel, accompagnée à la guitare par la Première Dame, Nair de Tefé. Il était révoltant à l’époque de jouer de la musique dite « populaire », jugée vulgaire, au sein d’un palais, pour l’aristocratie.

Une danse venue du Nordeste

Et la samba dans tout ça ? Dans la première partie du 20ème siècle, la samba est limitée au monde rural. Ses racines sont à Bahia, région riche en culture africaine. Historiquement, Salvador était la première capitale du Brésil jusqu’en 1763. C’est par cette ville que provenaient majoritairement les arrivages d’esclaves.

C’est à partir de 1870 que le mot samba arrive à la capitale de Rio, en parallèle d’une migration importante d’afro-brésiliens bahianais, suite à l’abolition de l’esclavage et le déclin des plantations. Ils se sont installés dans le quartier de la Praça Onze (« Place Onze »). Vivant dans des habitations de fortune, ce quartier est historiquement l’une des premières favelas de Rio.

Non loin de cette place, habite une femme qui aura un rôle majeur dans le développement de la samba, une bahianaise du nom de Tia Ciata (Tante Ciata). Débarquée à Rio à l’âge de 22 ans en 1876, elle était réputée pour ses fêtes. Au cours de celles-ci, on jouait des Samba de roda. Le genre est né à Bahia au 17ème siècle. Cette samba rassemble les gens lors de fêtes catholiques, de cultes afro-brésiliens, ou pour le simple plaisir de se réunir. Tout le monde est invité à la danse et on forme des cercles (roda). Les danseurs sont accompagnés de percussions, les spectateurs frappent dans leurs mains et reprennent les chants en chœur. Ce sont les femmes qui exécutent la danse, bien souvent improvisée. On y retrouve aussi le fameux umbigada qui permet de désigner la danseuse suivante.

La première génération de sambistes

Ernesto dos Santos (dit Donga), João da Baiana, Pixinguinha, ou encore José Barbosa Da Silva (dit Sinhô). Ils sont les Pères fondateurs de la samba moderne. Ces musiciens aimaient se réunir lors des fêtes de Tia Ciata. Ensemble, ils jouaient les musiques populaires de l’époque : lundu, maxixe, habanera… Ils découvrent également la musique afro-bahianaise, et de ces mélanges, naîtra la samba.

En 1917, la première samba à succès est enregistrée : Pelo Telefone. Elle fait le bonheur du Carnaval cette année-là. Mais ce morceau est aussi l’une des plus grosses polémiques de l’histoire de la musique brésilienne. Intitulé au départ Roceiro, il aurait été composé en 1916 dans le jardin de Tia Ciata. Attribué à Donga, il serait une collaboration avec entre autres João da Baiana, Pixinguinha, José Luiz de Morais, Sinhô.

Selon certains chercheurs, le morceau se rapproche beaucoup plus du maxixe que de la samba. De plus, d’autres morceaux classés sous l’appellation de samba ont été enregistrés avant Pelo Telefone : Em casa de uma Baiana en 1911 et A Viola está Magoada en 1913.

Du fait qu’ils soient tombés dans l’indifférence, on considère donc que Pelo Telefone est la première samba enregistrée.

La querelle des Anciens et des Modernes

Autre pionnier, José Barbosa da Silva plus communément appelé Sinhô, a marqué l’histoire de la samba de son empreinte. À côté de ses compositions remarquables, du point de vue humain c’est autre chose : accusations de plagiat, guerre contre ses amis pour se faire proclamer « Roi de la Samba », l’homme est loin d’être un modèle. En 1918, il crée la polémique avec son morceau destiné au carnaval du moment, Quem são eles ?

D’un côté, Sinhô prône une samba fidèle à ses racines bahianaises, et de l’autre, des compositeurs à l’instar de Pixinguinha, qui optent pour une musique plus moderne, plus urbaine. Ils se déclarent une guerre ouverte à travers leurs musiques. Cette querelle dura environ 3 ans, avant que Sinhô ne se tourne vers le théâtre de revues.

En 1927, il fait un retour sur la scène après une vie dissolue dans les bas-fonds de Rio. Cette même année, on le proclame « Roi de la Samba » au cours d’une soirée au Théâtre Municipal de Rio. Certains pensent que Sinhô a créé ce titre pour pouvoir se l’octroyer. Le compositeur Heitor dos Prazeres l’accuse publiquement de plagiat et exige des intérêts. Pour sa défense, Sinhô déclara « le samba est comme un petit oiseau, il appartient à qui l’attrape le premier ».

La « Turma de l’Estácio »

Maintenant que la première génération de sambistes a posé les bases, c’est au tour de la suivante dite « de l’Estácio ». Ce nom fait référence à l’Estácio de Sá, un quartier populaire de Rio composé pour la majorité de noirs et de métisses, et d’où sont originaires ces nouveaux musiciens.

Leur chef de file, Ismael Silva a fait ses armes dans ce quartier malfamé. Dans les années 1920, il formera un groupe avec des musiciens du quartier, rencontrés dans les bars. Mano Edgar, Baiaco, Mano Rubens, Nilton Bastos, Brancura, Bíde, Marçal et Francelino Ferreira Godinho. Ensemble, ils composent la « Turma de l’Estácio » (« La Bande de l’Estácio »).

Leur répertoire se compose des sambas auparavant créées par les musiciens que nous avons vus précédemment. Ils vont pousser le style encore plus loin, et lui donner une identité plus forte. En effet, il était difficile de distinguer la samba d’autres genres comme le maxixe. Le rythme est plus rapide, plus syncopé. On y ajoute aussi des percussions qui prennent une place plus importante dans les compositions.

Le musicien Alcebíades Barcelos, dit Bide est à l’origine du surdo. Il fabriqua ce tambour à partir d’une baratte à beurre recouverte d’une peau de chèvre. Il marque la pulsation de la samba. La cuíca (autre type de tambour), le pandeiro (de la famille des tambourins), ou les chocalhos (petites cymbalettes que l’on secoue), font partie de cette nouvelle formation percussive.

En 1928, Ismael Silva décide de créer la première école de samba, « Deixa falar », signifiant « Laisse parler ». C’est un message adressé aux détracteurs de ces musiciens, considérés comme peu recommandables par la société. L’École participe au Carnaval de 1928. Leur samba 2.0 va s’imposer comme la nouvelle norme du Carnaval, détrônant les marches, les maxixes et autres premières sambas des blocos (groupes de personnes d’un même endroit, défilant ensemble).

La Samba-Canção

À la fin des années 20, la samba n’est plus seulement l’apanage des quartiers populaires de Rio. La samba se diffuse massivement à travers le pays avec l’apparition de la radio.

En 1928, Ismael Silva fait enregistrer pour la première fois une de ses compositions : Me Faz Carinho, chanté par une des stars de l’époque, Francisco Alves. Celui-ci acheta les droits de la chanson à Ismael Silva, et est alors crédité comme seul auteur-compositeur. Après ce succès, Francisco Alves propose un contrat exclusif à Ismael Silva. Celui-ci accepte mais exige d’être crédité sur les disques.

Les autres chanteurs en vogue à cette époque font de même : Mário Reis, Carmen Miranda, Arnaldo Amaral etc, achètent leurs chansons aux musiciens de l’Estácio et des autres quartiers.

La samba se fait plus élitiste, et commence à être écrite par des musiciens blancs issus des quartiers riches de Rio. C’est la Samba-canção, plus mélodique, plus tranquille. L’un de ses représentants les plus célèbres est Noel Rosa.

Ce musicien à la vie extrêmement courte (il décéda à l’âge de 26 ans), au visage déformé par un accouchement douloureux, fut très prolifique, et composa plus de 250 morceaux.

Il côtoie les musiciens noirs des morros (les collines de favelas autour de Rio) et s’imprègne de leur style. Il collabore avec Ismael Silva, Cartola, Bide… Avec le compositeur et pianiste Oswaldo Gogliano, dit Vadico, il compose des classiques comme Feitio de Oração, Conversa de Botequim, Mais um Samba Popular…

Le style de Noel Rosa est une synthèse entre la samba des favelas, et celle plus sophistiquée de la ville. Ses chansons empreintes de poésie, décrivent non sans un certain humour, le quotidien d’un Rio populaire et ses tracas. Il sait parler d’amour mais sans niaiseries. Son style unique marquera profondément l’histoire de la samba.

Dans les années 50, on redécouvre sa musique tombée peu à peu dans l’oubli. La chanteuse Aracy de Almeida, qui avait chanté ses compositions de son vivant, les réenregistre, en bénéficiant de l’évolution des techniques d’enregistrements. Le succès est immédiat, la radio s’empare du phénomène. Pendant près de 40 ans, tous les plus grands artistes brésiliens, de Chico Buarque, à Maria Bethania, de Tom Jobim à Gilberto Gil ou Gal Costa, pour ne citer qu’eux, reprennent les tubes de l’un des plus grands compositeurs de l’âge d’or de la samba.



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Un article qui réchauffe les cœurs en cette période difficile ! J‘adore la samba cette musique sensuelle et sexuelle… J‘ai appris de nombreuses choses passionnantes. Bravo M. le musicologue.