Voyage Musical : La Musique Brésilienne #02 – Villa-Lobos et le nationalisme brésilien

Voyage Musical : La Musique Brésilienne #02 – Villa-Lobos et le nationalisme brésilien

Au cours du premier épisode, je vous avais emmené à la découverte des origines de la musique brésilienne. Des premiers chants primitifs indigènes, à une musique savante influencée par la culture européenne, il aura fallu environ 3 siècles pour que la musique commence à se nationaliser.

Je vous emmène à la découverte de la musique brésilienne pendant les années 20 et de l’un des plus grands compositeurs du pays. Également poète, Villa-Lobos représente l’âme du pays. Sa musique se fait la synthèse de la richesse culturelle du pays, et de ce qui s’est fait depuis le 18ème siècle.

Villa-Lobos naquit à Rio de Janeiro en 1887. À cette époque, la ville est déjà le berceau de la musique brésilienne, tant classique que populaire. Son père l’initie très tôt à la musique. Il débute par le violoncelle et la clarinette. En cachette de sa mère qui voulait le destiner à une carrière de médecin, il apprend la guitare.

Il joue partout où il peut, se mêle aux musiciens de rue la nuit, et rapidement, lui vient l’envie de composer. Engagé par un orchestre itinérant, il partira en tournée dans les États du Nordeste, et à l’intérieur du pays. À peine âgé de 20 ans, il va s’imprégner de la richesse DES musiques du pays. Cette musique, il va la retranscrire inlassablement. De ces témoignages, naîtra la musique qui fait sa renommée encore aujourd’hui.

Dès 1913, il compose ses premières œuvres : pièces pour piano, symphonies, un opéra. Il se présente comme un compositeur d’avant-garde, ne voulant appartenir à aucune norme académique. Les critiques ne sont pas tendres à son égard : autodidacte, n’appartenant pas à l’élite, il n’est pas considéré comme un vrai musicien. Tout au long de sa vie, il oscillera entre 2 mondes : des prestigieuses salles de concert aux rues de Rio.

Le Brésil à l’assaut de l’Europe

En 1924, le Brésil est en pleine effervescence. Malgré une rébellion militaire à São Paulo, le pays est en plein essor. À cette époque, les liens entre le Brésil et l’Europe se renforcent. Après un séjour pendant la Première Guerre mondiale, l’écrivain Paul Claudel et le compositeur Darius Milhaud se sont faits les meilleurs ambassadeurs de la culture brésilienne en France. C’est sa musique inspirée de la culture brésilienne, qui a rendu célèbre Darius Milhaud (Le Boeuf sur le toit ou ses Saudades do Brasil).

Février 1922, c’est la semaine d’Art Moderne à São Paulo. Cet événement marque le début du modernisme brésilien comme mouvement d’avant-garde. Villa-Lobos va s’imposer avec ses musiques, et devenir le fer de lance du nationalisme musical brésilien.

Ces artistes brésiliens qui avaient participé à cette semaine d’Art vont faire le voyage à Paris. Villa-Lobos veut conquérir Paris, et faire découvrir sa musique. Il peut compter sur le pianiste Arthur Rubinstein, captivé par sa musique, au cours d’un récital à Rio le 13 novembre 1915, et sur la chanteuse Vera Janacópulos. Ils l’aideront à recueillir des fonds, et lui apporteront des mécènes.

Villa-Lobos débarque en juillet. Il vivra au 11, Place Saint-Michel dans le 6ème arrondissement. À Paris, il fera la connaissance de grands artistes au cours de déjeuners de la peintre Tarsila do Amaral. Parmi les invités, Jean Cocteau, Erik Satie, et surtout le poète Suisse Blaise Cendrars.

Le Brésil s’enflamme pour la poésie de cet écrivain, dont l’influence aura un impact notable sur le mouvement moderniste brésilien. C’est à lui que l’on doit le livret de La Création du Monde, ballet de Darius Milhaud. Tiré de l’Anthologie Nègre de Cendrars, il raconte la genèse du monde d’après des mythes africains. Le ballet est monté pour la première fois au Théâtre des Champs Elysées en 1923.

“Je ne suis pas venu à Paris pour apprendre, mais pour montrer ce que je sais faire”

À Paris, Villa-Lobos peut compter sur l’amitié de Rubinstein et Janacópulos. Il va également faire d’autres rencontres déterminantes, comme le compositeur Florent Schmitt, qui le présentera à l’éditeur Max Eschig.

Le 9 avril 1924, il donne un concert à la Salle des Agriculteurs, non loin du Casino de Paris. À cette occasion, est jouée sa Suite pour chant et violon, inspirée des mélodies populaires du Sertão (l’arrière-pays brésilien). 1 mois plus tard, il redonne un second concert dans cette salle, où est créée son Nonetto « Impressão rápida de todo o Brasil », pièce où le populaire côtoie des influences stravinskiennes (L’aura du Sacre du Printemps est bien présente).

En mars 1924, Villa-Lobos est invité à diriger 2 concerts à Lisbonne. Il y a toujours eu des liens très forts entre les 2 pays. Les opérettes portugaises ont un succès fou au théâtre de Rio. Au cours de ces concerts, il dirigera sa 3ème Symphonie, puis donnera un concert à Bruxelles le 3 avril de la même année. De retour à Paris, il fera la connaissance d’Andrés Segovia, guitariste espagnol. C’est le début d’une belle amitié.

À la demande de Segovia, il composa une série de 12 études pour guitare. C’était un instrument largement sous-estimé à l’époque. On trouvait peu de compositions pour guitare, et le niveau des musiciens au 20ème siècle, n’égalait pas celui d’autres instruments. Il fallait enrichir le répertoire, et Villa-Lobos étant lui-même guitariste, il n’eut aucun mal à composer ces pièces pour mettre en valeur l’instrument et ses caractéristiques.

Le 9 avril, un premier concert lui est dédié. D’abord réticent, le public lui voue un franc-succès. Ce succès se confirme lors d’un second concert le 30 mai. Au programme, des mélodies dont certaines en français, le Nonetto, le Quatuor Symbolique pour instruments et chœur de femmes. Villa-Lobos retourne au Brésil en octobre 1924, comblé.

Le retour de Villa-Lobos à Paris

Le compositeur brésilien embarque pour la seconde fois à Paris, en 1927. C’est à cette époque qu’il composera et dirigera la majeure partie de ses Chôros. À l’époque, les orchestres de choros jouaient dans les halls de cinéma, les salons, et les « bandas » (fanfares) les jouaient dans les rues. Même si le terme vient de « Chorar » qui signifie pleurer, il existe des choros au caractère joyeux. Le choro Morrer Sonhando d’Anacleto de Medeiros en est l’exemple. Au final, il n’y a pas de conclusion définitive sur l’origine du terme.

Il fait le voyage avec sa femme Lucília Guimarães et restera 2 ans à Paris Place Saint Michel, dans son ancien logement. Pour pouvoir vivre, il donne des cours sur Paris, devient correcteur pour Max Eschig. Avec le pianiste João de Sousa Lima, ils composeront une musique pour un documentaire sur le Brésil projeté le 13 mars 1927 à la Salle Gaveau. L’essentiel de son temps est consacré à la composition et à la préparation de ses concerts parisiens.

On donne un concert entièrement dédié à Villa-Lobos, le 24 octobre 1927 à la Salle Gaveau. Au programme, on y interprète les Chôros Nos. 2, 4, 7 et 8. Les chanteuses brésiliennes Vera Janacópulos et Elsie Houston interprètent des chants indigènes, des sérénades pour voix et orchestre.

Enfin, Rubinstein interpréta une pièce que Villa-Lobos lui avait dédiée : Rudepoema, portrait intime du pianiste. Le titre est une référence au surnom « Rudi » de Rubinstein, et au mot portugais « Rude » qui signifie sauvage. Cette pièce est sa plus longue écrite pour piano seul, et est une démonstration de la puissance et de l’exubérance de la nature, comme dans Le Sacre du Printemps de Stravinsky, encore une fois source d’inspiration.

Plus tard, l’œuvre sera orchestrée et jouée à Rio le 15 juillet 1942, sous la direction du compositeur. Elle est empreinte d’éléments de musiques indigène, africaine, portugaise et de danses urbaines (le morceau débute par une maxixe, danse connue aussi sous le nom de tango brésilien, et précurseure de la samba ou la lambada).

“Musique cannibale”

Un 2ème concert a lieu dans la même salle, le 5 décembre 1927. Le public est conquis par le Chôros No. 10 pour chœur et orchestre, créé 1 an auparavant à Rio. Les critiques parlent de musique primitive, d’art sauvage, ce qui convient parfaitement au compositeur. Il va jusqu’à citer un morceau qui l’avait marqué dans sa jeunesse, quand il jouait dans l’orchestre de choros de son ami Ancleto de Medeiros. Vers 1896, ce dernier avait composé un choro sous forme de Scottish intitulé Iara. C’est ce thème que l’on entend dans le Chôros, interprété par un chœur de femmes.

Au cours de mes recherches pour la rédaction de cet article, je me suis laissé surprendre par une anecdote assez amusante : Dans le public du concert, il y avait une journaliste proche du compositeur, Lucie Delarue-Mardrus qui adorait écouter les paroles de Villa-Lobos. Celui-ci aimait raconter des histoires qu’il aurait vécues dans la forêt amazonienne. Il lui aurait même prêté le récit d’un mercenaire du 16ème siècle témoin de pratiques anthropophagiques chez les Indiens Tupinambas.

La journaliste, en admiration devant cette pièce, mélangea tout et écrivit un article ayant pour titre : « L’aventure d’un compositeur : Musique cannibale. ». Villa-Lobos aima cet article et 4 ans plus tard, il l’invita à donner 3 conférences au Théâtre Municipal de Rio.

En réalité, il n’a jamais vécu la vie des indigènes. Il a entendu ces chants enregistrés sur des cylindres par des anthropologues. Par contre, il connaissait très bien les paysages de son pays. Le Chôros No. 10 nous fait voyager dans les contrées des vallons amazoniens du Mato Grosso et du Pará.

En 1930 il est invité à enseigner la composition au Conservatoire de Paris. Le 7 mai, toujours à la Salle Gaveau, on joue une reprise du Chôros No. 8 écrit en 1925, pour 2 pianos et orchestre. Pour le compositeur Florent Schmitt : « C’est l’émanation vivante de son pays dont il est pétri ». Lors de l’été 1930, Villa-Lobos retourne au Brésil avec la satisfaction d’avoir conquis Paris !

La richesse musicale du répertoire de Villa-Lobos est telle qu’il me faudrait encore des heures pour vous en parler. Mais ne vous inquiétez pas, nous reviendrons sur ce compositeur au cours de notre périple musical. Nous parlerons bien évidemment de ses célèbres Bachianas Brasileiras, où l’art subtil de Jean-Sébastien Bach se mêle aux rythmes et mélodies populaires brésiliens. Même si Villa-Lobos n’est pas le seul musicien à avoir marqué son époque, sa musique demeure la plus marquante, et a largement inspiré les autres compositeurs.

Le mouvement moderniste brésilien

Grâce au poète Blaise Cendrars, les artistes du Mouvement Moderniste Brésilien ont accès à l’univers culturel parisien. Tandis que le poète part en voyage au Brésil en 1924, un jeune pianiste de 23 ans a posé ses valises en Europe depuis quelques mois : Fructuoso Vianna. Après des séjours à Bruxelles, Paris, Berlin, et influencé par l’art nègre en vogue, il compose Dança de Negros, qu’il montre au pianiste João de Sousa Lima. Ce dernier part au Brésil et joue cette pièce au musicien et écrivain Mario de Andrade. Très impressionné, cette pièce connut un succès immense et reste très prisée des pianistes actuels.

Mario de Andrade est un fervent défenseur des compositeurs populaires, trop dédaignés par les élites. Il est un soutien à Ernesto Nazareth, qui est enfin reconnu comme l’un des plus grands compositeurs brésiliens. Pour parler du compositeur, Mario de Andrade le qualifie ainsi : « Un compositeur brésilien doté d’une extraordinaire originalité, car il oscille entre la musique populaire et la musique classique, faisant de lui le pont, l’union, le lien ». Ses compositions dépeignent l’univers populaire du Brésil, avec raffinement. Il suffit de fermer les yeux et de s’imaginer les orchestres populaires de choros jouant dans les rues. En 1925, Mario de Andrade met en place la première tournée de concerts de Nazareth, qui va composer un de ses succès : Escorregando.

Autre figure influente de la musique brésilienne, Luciano Gallet a débuté ses études de musique en 1914, à l’Institut National de Musique de Rio de Janeiro. Élève du pianiste Henrique Oswald, il fut aussi celui de Darius Milhaud, qui lui apprit l’harmonie, et le style musical français. Durant la Semaine d’Art Moderne, il prit les commandes de l’orchestre et du chœur de l’Institut de Musique, pour plusieurs concerts. En 1926, il compose sa Suite Turuna, inspirée des orchestres de rues, des mélodies populaires, avec des références à Stravinsky, Milhaud et Villa-Lobos. En 1930 il est nommé directeur de l’Institut National de Musique, nomination intervenant dans le cadre du projet de modernisation du monde musical brésilien, décidé par le gouvernement de Getúlio Vargas. Il contribuera à la refonte des programmes de l’Institut jusqu’à sa mort prématurée en 1931.

Francisco Mignone est un autre compositeur dont la musique a été influencée par Villa-Lobos. Après des études au Conservatoire de Milan en 1920, il revient au Brésil dans les années 30, d’abord à São Paulo, puis à Rio. Jusque dans les années 50, sa musique est également empreinte du style italien d’Ottorino Respighi, tout en possédant une certaine verve nationaliste.

Dans son opéra de 1921, O Contratador de Diamantes, il évoque la région du Minais Gerais du 18ème siècle et met en scène un responsable d’une mine de diamants qui tente de libérer la région de la tutelle portugaise. L’un des morceaux phares de l’opéra est un passage symphonique, où les acteurs parodient les cortèges royaux en dansant une Congada, sur une musique d’inspiration afro-brésilienne.

Également compositeur de musique de ballet, il écrit en 1933, Maracatu de Chico Rei, une pièce en 10 parties, pour chœur et orchestre, faisant référence au rituel du Maracatu, pratiqué depuis la colonisation dans les États du Nord-Est brésilien. Quant à Chico Rei, il est une figure mythique de la traite négrière. Selon la tradition, il était un chef de tribu du Congo, emmené avec sa famille et vendu comme esclave, pour travailler dans les mines d’or du Minais Gerais. Après 5 ans, il réussit à amasser suffisamment de pépites pour acheter sa liberté et celle de son fils. Depuis, sa légende est ancrée dans le folklore brésilien.

Notre périple musical du jour s’achève ici. J’espère avoir suscité en vous assez de curiosité pour vous plonger au cœur du répertoire de Villa-Lobos.

N’hésitez pas à commenter, partager, et apporter des éclairages complémentaires. Le répertoire musical étant très vaste, il m’est impossible de traiter le sujet de manière exhaustive. Nous nous quittons sur cette pièce de Villa-Lobos, extraite de ses Saudades das Selvas Brasileiras, écrites en 1927, évoquant cette nostalgie de la forêt amazonienne. À très bientôt pour un nouvel épisode de notre expédition musicale au Brésil !



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