Voyage Musical : La Musique Brésilienne #01 – Le commencement

Voyage Musical : La Musique Brésilienne #01 – Le commencement

Ah le Brésil ! 9ème puissance économique mondiale, 1ère puissance d’Amérique du Sud. Terre où le faste côtoie la misère des favelas, et forte d’un lourd passé, le Brésil, c’est aussi le football, les plages de Copacaba, le carnaval de Rio, la samba, la feijoada, le Christ Rédempteur au sommet du Corcovado, ou que sais-je encore… Chacun y trouvera son qualificatif pour décrire ce pays. Mais le Brésil, c’est aussi un riche héritage musical dont les origines remontent aux temps de la colonisation. Issu d’un métissage des cultures portugaises, amérindiennes et africaines, la musique brésilienne s’est progressivement développée au fil des années, et a même donné naissance à une grande variété de genres, aux caractéristiques propres selon les traditions régionales.

Dans ce premier volet consacré à l’évolution de la musique brésilienne, nous nous intéresserons à ses débuts, de l’influence européenne à l’émancipation du pays et au fondement de son identité musicale propre. Nous ferons le point sur les premiers genres musicaux apparus entre le 16ème siècle et le début du 20ème siècle, et nous verrons que la musique, à l’image du pays, est le fruit d’une succession de métissages divers qui ont conduit au développement des styles que l’on connaît de nos jours.

Un héritage marqué par le métissage culturel

Comme précisé dans l’introduction, la musique brésilienne a été influencée par 3 cultures principales : Européenne (notamment Portugaise), celle des esclaves venus d’Afrique, et une culture native des peuples indigènes.

Autrefois, les terres, du futur Brésil étaient peuplées par des tribus d’Amérindiens. On en dénombrait environ 1 million, répartis en 2000 tribus. La musique était déjà présente, et prenait la forme de chants accompagnés au tambour, au bâton, ou à la flûte.

Tout commence à basculer au début du 16ème siècle, avec l’arrivée des premiers colons portugais. Les premiers massacres ont lieu, mais on assiste aussi aux premiers métissages : les caboclos.

Fin du 16ème siècle, des prêtres jésuites arrivent au Brésil avec pour objectif d’évangéliser ces tribus païennes. Ils vont pour ce faire, associer la culture chrétienne aux traditions locales. Musicalement par exemple, ils vont transmettre des mélodies européennes auxquelles ils ajouteront des paroles dans la langue native du pays. C’est à cette occasion que les Indiens apprendront l’usage de nouveaux instruments de musique. À cela s’ajoute l’apport extrêmement important de la culture africaine et leurs instruments percussifs.

Les esclaves indigènes se font de plus en plus rares. Ces derniers sont décimés à cause de maladies, de l’épuisement au travail. On passe d’1 million d’autochtones à seulement quelques milliers. Pour combler ce vide, les colons font déporter plus de 3 millions d’Africains pour venir travailler dans les champs de cannes à sucre. Cette sombre période de l’histoire du pays se terminera à la fin du 19ème siècle avec l’abolition de l’esclavage. Les esclaves restent fidèles à leurs religions. Le Batuque est une fête rythmée aux sons des percussions, rendant hommage aux ancêtres et aux divinités. Elle s’apparente à d’autres religions comme l’Umbanda, le Candomblé, mélange de catholicisme, de rites africains, de croyances indigènes. Ces religions sont toujours fréquemment pratiquées au Brésil de nos jours. Dans ces religions, la place de la musique y est très importante, car c’est un moyen de communiquer avec les esprits. Elle est composée d’un chant accompagné de percussions. Cette richesse rythmique entre dans la composition de la musique actuelle.

L’apparition de la musique populaire

Jusqu’à la fin du 18ème siècle, la musique brésilienne est majoritairement d’ordre religieux. Nous n’avons que peu de témoignages écrits de cette musique, si ce n’est une partition de 1759, la toute première écrite au Brésil : Heroe, Egregio, Douto, Peregrino, connue sous le nom de Cantata Acadêmica. D’un compositeur inconnu, on l’attribue généralement au Maître de Chapelle de la Cathédrale de Salvador, Caetano de Melo de Jesus.

À la fin du 18ème siècle, un genre musical fait son apparition : la modinha, fortement influencé par la moda portugaise. Au 17ème siècle, la moda était un genre mélodique très prisé dans les salons de l’élite portugaise. Avec la colonisation, ce style musical arrive au Brésil en tant que musique de l’aristocratie et de l’élite. Peu à peu, elle se fait accepter par les masses, jusqu’au 18ème siècle, où un compositeur du nom de Domingos Caldas Barbosa composa plusieurs mélodies de ce genre, auxquelles il donna le nom de modinhas. Progressivement les modinhas vont tracer leur propre chemin et se distinguer des modas, grâce à l’enrichissement des cultures africaines et indiennes. Elles vont quitter aussi les salons bourgeois pour être jouées dans les rues. Elles abordent des thèmes bien souvent mélancoliques, relatifs à la douleur de l’amour et de la séparation.

Rio, capitale culturelle

Le 19ème siècle marque une étape cruciale dans l’histoire du pays : le Roi Jean VI du Portugal et sa cour doivent venir s’exiler sur les terres brésiliennes en 1808, après avoir fui l’invasion napoléonienne. Ils prennent leurs quartiers à Rio de Janeiro. Ainsi, la ville devient la première capitale extra-muros d’Europe. En 1822, le fils de Jean VI, Pierre Ier, proclame l’indépendance du Brésil et Rio demeure la capitale de ce nouvel Empire fraîchement créé.

Au sein de sa Cour venue de Lisbonne, Jean VI fit également venir des musiciens, des compositeurs. Parmi eux, Marcos Antonio da Fonseca Portugal, nommé Compositeur officiel de la Cour. Sa musique composée pour l’essentiel d’opéra et de morceaux religieux, sera jouée au théâtre São João de Rio de Janeiro, inauguré en 1813. En 1816, il composa un Requiem aux allures de musique italienne (on entendrait du Rossini), à la mémoire de la Reine Marie Ière du Portugal, mère du Roi Jean VI, décédée à Rio le 20 mars 1816.

Parmi les personnalités musicales importantes à cette époque, Jean VI recruta parmi les locaux, le Père José Mauricio Nunes Garcia, qu’il nomma Maître de la Chapelle Royale qu’il venait récemment de faire construire sur le modèle de celle de la cour à Lisbonne. Le style musical de Nunes Garcia était fortement influencé par le style viennois de l’époque représenté par Mozart et Haydn.

Une identité nationale qui se dessine

Jusqu’à présent, on constate à l’écoute de ces quelques œuvres, que la musique brésilienne est encore trop fortement influencée par la musique européenne et ses compositeurs incontournables de l’époque (particulièrement ceux de l’école italienne). Il reste encore du chemin à faire avant que la musique ne prenne véritablement son envol, et la proclamation de l’indépendance du Brésil va contribuer à ce sillon nationaliste tracé par les compositeurs.

Antônio Carlos Gomez, est un parfait représentant de cette époque. En 1867, son opéra Il Guarany reste son œuvre la plus connue, et surtout le seul opéra latino-américain encore joué aujourd’hui sur des grandes scènes. 3ème opéra du compositeur et premier à avoir été écrit sur le sol européen. La grande première eut lieu le 19 mars 1870 à la Scala de Milan, puis le 2 décembre de la même année, à Rio, le jour de l’anniversaire de l’Empereur Pierre II du Brésil. Tragique histoire d’amour entre un Amérindien et une Blanche, l’opéra se fait aussi le reflet d’un Brésil impérial, un Brésil colonial où domine la haute bourgeoisie face à l’esclavagisme. Bien qu’étant une fiction, l’opéra s’appuie sur des faits historiques, comme la lutte entre les Indiens Guaranis et Aymorés, ou le personnage Dom António de Mariz, figure majeure du 16ème siècle, connu comme étant un des fondateurs de la ville de Rio.

Alberto Nepomuceno est considéré comme le Père du Nationalisme dans la musique classique brésilienne. Fervent défenseur de l’abolition de l’esclavagisme dans le Nordeste durant sa jeunesse, il prône également la langue portugaise dans le bel canto, et œuvra pour la reconnaissance de compositeurs nationaux dont Heitor Villa-Lobos, compositeur iconique dont nous parlerons dans un prochain épisode. Au début du 20ème siècle, il sera nommé directeur de l’Institut National de Musique de Rio, et entamera une série de projets visant à institutionnaliser la musique classique brésilienne. Son opéra inachevé, O Garatuja peut être considéré comme le premier vrai opéra brésilien, de par l’utilisation de la langue portugaise, des rythmes populaires (habanera, maxixe, lundu…).

Il me fallait également vous citer le compositeur Brasílio Itiberê et sa pièce pour piano A Sertaneja, écrite en 1869, d’après la mélodie populaire « Balaio, meu bem, Balaio ». C’est l’une des premières fois où l’on exploite une mélodie populaire de façon aussi explicite. Je pourrai également vous parler de Chiquinha Gonzaga, première femme chef d’orchestre du Brésil, auteure de la première marche carnavalesque de l’histoire, composée en 1899.

Les vagues d’immigration européenne permettent l’arrivée de nouvelles danses comme la polka, la valse, ou la mazurka. Ces danses deviennent populaires, et se mélangent aux rythmes locaux du lundu. Elles vont permettre la création de nouveaux genres comme la maxixe, ou le choro (d’après le terme « Chorar » qui signifie « pleurer » en portugais). Ernesto Nazareth est une figure majeure du choro, du tango, de la valse et de la polka, en y insufflant une âme musicale populaire. Ses œuvres se situent à la frontière de la musique savante, influencée par Chopin, et la musique populaire. Villa-Lobos reprendra des mélodies de Nazareth dans ses compositions. Concluons en musique sur le rythme endiablé du célèbre Tico-Tico no FubáMoineau dans la Farine de Maïs »), morceau le plus connu du compositeur Zequinha de Abreu, écrit en 1917.

Que de chemin parcouru pour arriver à cette identité nationale de la musique. Il aura fallu près de 3 siècles, et de nombreux croisements des genres pour que l’âme brésilienne se fasse plus imposante. Prochainement, nous parlerons du plus grand des compositeurs de l’époque, déjà cité dans cet article : Heitor Villa-Lobos. Mais le 20ème siècle, c’est aussi l’âge d’or du choro, l’époque du modernisme brésilien, et la naissance du genre le plus représentatif du Brésil : la samba. Tout cela et bien d’autres, à découvrir dans les prochains épisodes de ce voyage musical à la découverte du patrimoine brésilien.



0 0 voter
Évaluation de l'article
S’abonner
Notifier de
2 Commentaires
le plus ancien
le plus récent le plus populaire
Inline Feedbacks
Voir tous les commentaires

J‘aime beaucoup le mélange musique et histoire du pays !!!! Bravo pour ce bel article 🥰