Carmen de Georges Bizet : De la nouvelle à l’opéra le plus célèbre au monde

Carmen de Georges Bizet : De la nouvelle à l’opéra le plus célèbre au monde

L’amour est un oiseau rebelle, que nul ne peut apprivoiserToréador en garde ! Et songe bien, oui songe en combattant, qu’un œil noir te regarde ! Ces célèbres paroles, même les plus néophytes d’entre-vous les ont certainement entendues au moins une fois dans leur vie. Ces mots, ce sont ceux tirés de l’un des opéras les plus joués au monde (et l’un des plus traduits également !). Georges Bizet est âgé de 36 ans lorsqu’il compose ce qui sera son dernier opéra. En effet, celui-ci décédera trois 3 après la grande première, sans rien connaître du succès de son chef-d’œuvre.

Bizet, c’est le destin d’un compositeur malheureux dont la carrière fut régie de bon nombre de doutes. La commande de Carmen par l’Opéra-Comique de Paris, intervient peu après l’échec de son précédent opéra, Djamileh, créé le 22 mai 1872. Il semble de nos jours impensable de se dire que Carmen ait pu connaître un fiasco lors de sa première. Alors, comment cet opéra a-t-il réussi à s’imposer pour finalement devenir l’un des plus joués dans le monde ? Avant tout, il convient de revenir aux sources, la Carmen originelle de Prosper Mérimée.

Les origines de Carmen : de la réalité à la fiction

Avant d’être un opéra, Carmen est une nouvelle écrite par Prosper Mérimée en 1847. Entre fiction et réalité, il n’y a qu’un pas. En effet, Mérimée s’est inspiré d’un sombre fait divers que lui avait rapporté la Comtesse de Montijo (mère de l’Impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III) lors de son premier séjour en Espagne en 1832. Quinze ans plus tard, il met sur papier son histoire qui se déroulera dans le milieu des bohémiens. La narration se fait à la première personne par le narrateur, archéologue (trait que l’on peut associer à l’écrivain). Lors d’un voyage en Andalousie, celui-ci fera la rencontre de Don José, d’origine basque et destiné à embrasser une carrière militaire.

Dès l’introduction du livre, Mérimée donne le ton à travers la citation d’un poète Grec du IVème siècle, Palladas : « Si amère soit-elle, la femme offre deux bons moments, l’un dans le lit, l’autre à sa mort ». On comprend donc que le destin de Carmen sera lié aux notions d’amour et de mort. On observe une différence notable d’intrigue entre la nouvelle et l’opéra : chez Mérimée, il y a une lassitude amoureuse progressive qui conduira au drame, tandis que la Carmen de Bizet ne se sent pas aimée comme elle le voudrait, et le drame découle de ce sentiment.

Le récit de Mérimée se divise en quatre parties, dont la dernière partie possède un caractère scientifique sur l’univers des bohémiens. L’histoire d’amour de Don José et Carmen n’occupe que la troisième partie du récit. Il existe un contraste fort entre Carmen et Don José. D’un côté, une gitane fière, sans attache, séductrice, et de l’autre, un soldat basque, respectueux de l’ordre, vertueux, et fervent croyant.

Le caractère de la gitane est plus sauvage, plus sombre, que dans l’opéra de Bizet. Carmen est une voleuse amorale, au comportement cruel. Elle fume, elle boit, n’hésite pas à blesser au couteau une autre cigarière. Notre bohémienne sulfureuse fascine autant qu’elle terrifie. Dans la nouvelle de Mérimée, Carmen est aussi mariée à un bandit, Garcia le Borgne. Elle collectionne les hommes pendant que ce dernier est en prison. Henri Meilhac et Ludovic Halévy vont édulcorer cette violence crue pour leur livret d’opéra.

Du roman à l’opéra

Près de 30 après l’écriture de la nouvelle, l’idée de la transposer en opéra germe dans l’esprit de Georges Bizet. Si Meilhac et Halévy sont enthousiastes à l’idée de mettre cette histoire en musique, le son de cloche n’est pas le même du côté de la direction de l’Opéra-Comique. C’est un théâtre familial où l’on vient pour profiter de pièces légères. Les spectateurs aiment les fins heureuses, alors, imaginer jouer Carmen dans cet endroit ? Cela paraît inconcevable, tant le sujet brille par sa violence et son univers plutôt malsain. Il faudra beaucoup de patience et de persuasion à Bizet pour arriver à imposer son idée.

Le premier acte est achevé en mai 1873, et le reste de la composition 1 an plus tard. Bizet se heurte au scepticisme des musiciens qui jugent la partition indéchiffrable. Le chœur est également en difficulté, à cause du jeu scénique demandé. Avec le soutien des deux chanteurs principaux, Célestine Galli-Marié et Paul Lhérie, Bizet fait valoir son opéra.

La première a lieu le 3 mars 1875. De grandes personnalités y assistent, dont les compositeurs Charles Gounod, Jules Massenet, ou l’écrivain Alexandre Dumas fils. Tout devait bien se passer, Bizet recevait même la Légion d’Honneur ce soir-là. Finalement, l’orchestre et les chœurs sont médiocres, la pièce fait face à des difficultés techniques. Le public est choqué par le caractère de Carmen, l’univers dans lequel elle évolue, et sa mort au dernier acte. Certains critiques appellent même à interdire la pièce. Lorsque Bizet avait soumis son idée au directeur de l’Opéra-Comique, celui-ci pressentait l’échec : « La Carmen de Mérimée… Est-ce qu’elle n’est pas assassinée par son amant ? À l’Opéra-Comique ! Le théâtre des familles ! […] Tachez de ne pas la faire mourir ! La mort à l’Opéra-Comique ! Cela ne s’est jamais vu ! » (Propos du directeur Adolphe de Leuven, rapportés par Ludovic Halévy).

En son temps, la Carmen de Mérimée n’avait pas créé de scandale. Pourtant, cette version était bien plus provocante que celle du compositeur. Les librettistes avaient pris soin d’adoucir le caractère du personnage. Elle apparaît plus comme une femme forte et indépendante, qu’une voleuse amorale et sauvage. Pour satisfaire la bien-pensance, ils vont créer le personnage de Micaëla, incarnation de la pureté, fiancée de Don José. Avec sa « jupe bleue » et ses « nattes tombantes », elle intervient à des moments clés, tel un ange gardien envoyé par la mère de Don José, pour le garder dans le chemin de la vertu.

L’exemple le plus marquant se trouve au 1er acte, après que Don José ait reçu la fleur de Carmen, qui lui fait « l’effet d’une balle ». Notre brigadier est troublé, et Micaëla arrive avec une lettre de sa mère, ainsi qu’un « baiser pour son fils », transmis par la jeune vierge.

La première n’est pas un échec complet, et beaucoup saluent le talent de Georges Bizet. Tchaïkovski proclame que « d’ici dix ans, Carmen sera l’opéra le plus célèbre de toute la planète ». Son talent divinatoire s’est avéré juste, au vu de la popularité de cet opéra de nos jours. D’autres compositeurs tels que Brahms ou Saint-Saëns sont aussi conquis.

Il ne faut pas non plus oublier qu’avant la mort de Bizet, Carmen avait obtenu 33 représentations. Elle n’a peut-être pas eu les faveurs de la critique, mais ce n’est pas négligeable. D’autres opéras moins chanceux étaient retirés de l’affiche bien avant.

Après le désastre de la première, Bizet plonge dans la Seine et contracte une angine de poitrine. Il décédera le 3 juin 1875, convaincu que son opéra était un échec de plus dans sa carrière. Il plane une sorte d’aura mystique autour de sa mort. La première de Carmen a eu lieu le 3 mars 1875, Bizet meurt 3 mois plus tard, le 3 juin, le soir de la 33ème représentation. Pour aller encore plus loin, au moment de sa mort, Célestine Galli-Marié chantait l’air des cartes du 3ème acte. Au moment de tirer la 3ème carte, celle de la Mort, elle s’évanouit, et eut le pressentiment que Bizet était mort. Une mort bien troublante qui nourrit encore aujourd’hui une certaine fascination. Quoiqu’il en soit, c’est un compositeur de talent, parti bien trop tôt, dont le répertoire mérite d’être plus connu et reconnu.

Après sa mort, Carmen a eu d’autres représentations, poussant le nombre total à 45 en 1875, puis trois autres l’année suivante. L’opéra va dépasser nos frontières et connaître un succès international.

Le plus espagnol des opéras français

La musique de Bizet a ce pouvoir fascinant de nous faire voyager en terres hispaniques. À travers la musique, on ressent le soleil, les senteurs, les couleurs locales. Et dire que Bizet n’est jamais allé en Espagne ! Il nous livre une sorte d’Espagne fantasmée, s’inscrivant dans le courant de l’exotisme, très en vogue à l’époque. Ce n’est pas son premier opéra qui s’inscrit dans ce courant, comme en témoigne son précédent en 1872, Djamileh, d’inspiration orientale.

L’exotisme découle au 19ème siècle, de la colonisation. La campagne d’Égypte, la conquête de l’Algérie, ou les Expositions Universelles, entraînent un attrait pour l’étranger. Cette curiosité provoque des envies d’aventures. Dans la littérature, l’exotisme s’est répandu grâce à Chateaubriand, Gérard de Nerval, Mérimée, Jules Verne… En peinture, c’est avec Gauguin, Delacroix, Le Douanier Rousseau…

L’Espagne est très en vogue à Paris. On doit aussi cette influence à la présence de l’Impératrice Eugénie de Montijo. Mélomane, elle connaissait particulièrement bien le compositeur basque Sebastián Iradier (auteur de La Paloma). Iradier aura une influence notable sur Carmen.

À l’écoute de ce morceau, la troublante ressemblance avec le thème de Carmen ne vous aura pas échappé. Il faut savoir qu’à l’origine, l’air de « L’amour est un oiseau rebelle » ne ressemblait pas du tout à celui que l’on connaît. C’est sur ordre de Célestine Galli-Marié que Bizet réécrivit le morceau, car la première version ne correspondait pas assez au personnage. Dur labeur, car il dut s’y reprendre à 13 fois ! En panne d’inspiration, il tomba finalement sur ce morceau d’Iradier, écrit en 1864. Convaincu qu’il s’agissait d’un morceau populaire, il conserva le morceau quasiment en l’état, sans citer le nom du compositeur. Un plagiat de génie, qui décrit parfaitement la sensualité de Carmen par son rythme de habanera (danse née à Cuba en 1830, qui sera source d’inspiration pour de futures danses telles que le tango).

Le triomphe international

En vue de la création viennoise en octobre 1875, les dialogues parlés sont remplacés par des récitatifs chantés. Les récitatifs sont des passages chantés, mais se rapprochant malgré tout de la voix parlée. C’est le compositeur Ernest Guiraud, ami de Bizet et élève d’Halévy, qui s’en chargera. À l’Opéra-Comique, les dialogues parlés sont toujours en vigueur, tandis que les récitatifs servent principalement sur les scènes internationales, peu habituées aux œuvres lyriques comprenant des passages parlés. Guiraud supprime également certains passages écrits par Bizet, et revoit l’orchestration. Cette prête à controverse chez les musicologues, ce qui n’empêche pas les 2 versions d’être jouées de nos jours.

C’est seulement après le triomphe en dehors de son pays natal, que Carmen aura enfin une reconnaissance bien méritée. Elle reviendra en France à partir du 21 avril 1883 (dans une version arrangée), car le nouveau directeur de l’Opéra-Comique, Léon Carvalho n’était pas favorable à la voir à l’affiche. Le rôle de Carmen, initialement écrit pour la voix de mezzo de Galli-Marié, a été réécrit pour soprano légère. Cette version connaît un vif succès, avec près de 3000 représentations. En 1959, l’opéra fait son entrée au Palais Garnier dans la version de Guiraud.

Carmen, ou le renouveau d’un genre

Carmen appartient au genre que l’on appelle l’opéra comique (à distinguer de l’institution de l’Opéra-Comique ou Salle Favart, dont nous avons parlé jusqu’à présent). Fondé sous le règne de Louis XIV, l’Opéra-Comique a dû trouver son style pour s’imposer entre l’Académie Royale de Musique, jouant des opéras entièrement chantés, et la Comédie Française. Le genre de l’opéra comique est donc une combinaison de passages chantés et de moments parlés, traitant de sujets légers avec une fin heureuse. Sous le 2nd Empire, l’opéra comique tombe en déclin au profit de l’opérette de Jacques Offenbach. À l’inverse, sous Napoléon III, l’opérette est jugée inadaptée et l’opéra comique fait son retour.

Comme expliqué déjà précédemment, ce genre musical traite de sujets légers qui se terminent bien. Tout le contraire de Carmen et de son final sanglant. Mais en réalité, le public bourgeois ne s’est-il pas plutôt offusqué par le personnage de Carmen, une femme forte, symbole d’un certain féminisme au sein d’une société régie par les hommes ?

Quoiqu’il en soit, le chef-d’œuvre de Bizet aura marqué de son empreinte le paysage musical. Véritable machine à tubes, elle a contribué grandement au renouveau du langage musical et ouvert la voie au vérisme italien (notamment pour Pietro Mascagni et son Cavalleria Rusticana). On soulignera aussi une mise en scène d’une grande modernité, l’utilisation insolite des chœurs, et l’alternance entre comédie et drame. La figure de Carmen est encore aujourd’hui un symbole pour les femmes libres, et sera source d’inspiration pour le 7ème art.

Concluons avec cette suite de morceaux (dans l’ordre de l’opéra) tirés de versions que je recommande, parmi pléthore d’interprétations existantes. Cette sélection discographique assez subjective au demeurant, vous permettra de découvrir ou redécouvrir ce monument opératique. Les références discographiques se trouveront après cette sélection.

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La plus sauvage – Teresa Berganza, Plácido Domingo, Ileana Cotrubas, Sherrill Milnes, London Symphony Orchestra, Claudio Abbado (1976) : Version avec dialogues parlés. Pour la sensualité animale de Plácido Domingo, la direction orchestrale enflammée d’Abbado, le charme machiavélique de Teresa Berganza.

La plus homogène – Victoria de Los Angeles, Nicolai Gedda, Janine Micheau, Ernest Blanc, Orchestre National de la Radiodiffusion Française, Sir Thomas Beecham (1960) : Pour le Don José princier et romantique de Nicolai Gedda, l’Escamillo d’Ernest Blanc (le meilleur de toute la discographie !), la conduite orchestrale de Beecham mettant en exergue les subtilités d’écriture de Bizet.

La plus cinématographique – Rise Stevens, Jan Peerce, Licia Albanese, Robert Merrill, RCA Victor Orchestra, Fritz Reiner (1964) : Une version pleine de vie, de couleurs, rappelant un drame hollywoodien des années 50. Une battue qui ne fait pas dans le sentiment, mais qui apporte une tension permanente. Une version en technicolor qui vaut pour le charme ravageur de la Carmen de Rise Stevens.

La plus française – Angela Gheorghiu, Roberto Alagna, Inva Mula, Thomas Hampson, Orchestre National du Capitole de Toulouse, Michel Plason (2003) : Pour sa légèreté et vivacité orchestrale typiquement Français, sa grande clarté des voix. Une version d’une grande fraîcheur, avec un grand souci du détail. Également pour sa version inédite de « L’amour est un oiseau rebelle ».



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J‘en ai appris des choses sur mon opéra préféré ! Merci beaucoup, tu es toujours aussi passionnant dans tes écrits !

Petite demande : une explication sur les 4 saisons de Vivaldi. Oui je ne suis pas très originale mais ça pourrait être passionnant !

Article très intéressant et très bien documenté. Merci Manuel!
J’en ai beaucoup appris sur cet Opéra incontournable.
Impatient de voir ta prochaine production.
J’aime beaucoup ton site.